Les Chevaliers blancs, ou de la difficulté de transposer l’humanitaire au cinéma

Philippe Ryfman • Professeur et chercheur associé honoraire au Département de Science politique de la Sorbonne. Avocat et chercheur sur les questions humanitaires et non gouvernementales

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Les Chevaliers blancs
Un film de Joachim Lafosse
Avec Vincent Lindon, Louise Bourgoin et Valérie Donzelli
Sorti en salles le 20 janvier 2016

À l’automne 2007, l’affaire dite de « l’Arche de Zoé » constitua un cas d’école à plusieurs titres. Ce sinistre fiasco témoigna du fait que le populisme n’était pas l’apanage du seul champ politique, mais qu’il investissait désormais celui de l’aide, à travers le prisme associatif et humanitaire. Quant à la représentation qu’en donnèrent les médias, elle refléta l’ampleur des incompréhensions et des amalgames dont la réalité du travail sur le terrain des véritables ONG est l’objet(1)Si depuis cette vision biaisée a été en partie réévaluée, on l’a vu resurgir épisodiquement au fil des années suivantes à l’occasion du parcours judiciaire au Tchad puis en France des dirigeants de l’association et de plusieurs membres de leur équipe poursuivis devant les tribunaux..

Compte tenu du retentissement qu’a eu cet épisode – en France et dans plusieurs pays africains surtout –, il aurait été surprenant que la fiction ne s’en saisisse pas. Il est même étonnant qu’il ait fallu attendre plus de huit ans pour cela. La littérature s’en étant peu préoccupée(2)À l’exception de Pierre Micheletti avec Les Orphelins, Embrasure, 2010., le cinéma s’en est emparé. D’une certaine manière cela est compréhensible puisque les acteurs de l’Arche de Zoé s’inscrivaient quasi uniquement dans la matrice de l’émotion et de la compassion. Laquelle – facilitant par nature la scénarisation de l’action individuelle – constitue un terrain idéal pour la transposition fictionnelle.

Certes, historiquement, cette dimension a régulièrement accompagné l’extension du domaine de l’humanitaire. Toutefois, en aucune manière, cette matrice émotionnelle et compassionnelle ne constitue le pivot de l’activité opérationnelle auprès des populations vulnérables des ONG et des autres acteurs. Surtout, elle ne s’inscrit pas dans les registres de la durée, de la qualité et de l’éthique aujourd’hui essentiels. Car – par essence – elle privilégie le court terme, voire l’immédiateté. Dès lors, on aurait pu espérer que la première adaptation cinématographique de cette malheureuse histoire – tout en respectant les conventions du septième art lorsqu’il adopte le parti d’en raconter une, avec commencement, déroulement et fin (de manière à favoriser l’identification ou la répulsion du spectateur) – saurait faire appréhender par le détour de l’imaginaire que la réalité humanitaire n’a rien à voir avec les dérives de l’Arche de Zoé. Ou que sa complexité et ses dilemmes ne se résument à un simple catalogue d’images répétées à foison, voire de poncifs.

Malheureusement, il n’en est rien avec Les Chevaliers blancs, un film réalisé par Joachim Lafosse et sorti sur les écrans français en janvier 2016. Tout au long de presque deux heures de projection, on est atterré par le simplisme et l’absence de distance critique avec lesquels les situations sont évoquées et les protagonistes présentés. Les acteurs principaux (Vincent Lindon, Louise Bourgoin et Valérie Donzelli) n’y sont pour rien. Ils font au contraire de méritoires efforts pour faire exister et donner de l’épaisseur à des personnages vus par le scénario comme des archétypes, sans véritable consistance, ni individualité.

La focalisation accentuée sur l’action au Tchad, le parti pris du dedans-dehors et l’absence de prise en compte de la dimension en amont de l’Arche de Zoé sont tout autant regrettables. Alors que cette dernière fut cruciale, tant dans les rapports avec les pouvoirs publics que dans la construction en France d’un réseau de supposées « familles d’accueil ». De même sont quasi occultées la complexité de la situation au Darfour, les difficultés du travail sur place des agences humanitaires ou encore la polarisation que cette crise et sa pérennisation ont provoquées dans plusieurs pays, particulièrement la France et les États-Unis. Or les violentes controverses qui ont agité la communauté humanitaire à son propos ne sont pas sans lien avec l’approche populiste des promoteurs de l’Arche. Ce refus d’un minimum de contextualisation fait que le spectateur – s’il tient la distance – se trouve ainsi confronté à un « film à thèse » dont, au surplus, le message exact demeure confus. L’accueil de la critique a d’ailleurs été pour le moins mitigé, le film n’a pas rencontré son public et il a rapidement disparu de l’affiche.

Cet échec atteste de la difficulté à transposer au cinéma la démarche humanitaire. Certes la balance est difficile à tenir entre l’hagiographie et la critique sans nuances, mais jusqu’à maintenant (y compris avec des séries télévisées), les résultats sont rarement probants. On s’autorisera de ce fait l’hypothèse que le biais fictionnel n’est peut-être pas la forme esthétique la plus appropriée afin de saisir la complexité du quotidien humanitaire ou la signification de l’engagement de celles et ceux qui s’y dédient. Paradoxalement, le passage par la création documentaire paraît, en revanche, plus riche de potentialités. Précisément parce que celle-ci facilite – même lorsqu’elle se centre sur un ou plusieurs personnages – la distance critique, le croisement des points de vue, la démultiplication des approches, enfin leur contextualisation. Sans pourtant tomber dans les travers de l’anecdotique ou du simple reportage.

À cet égard, le film (sorti presque en parallèle) du réalisateur belge Thierry Michel – L’Homme qui répare les femmes – permet une opportune comparaison. Il est consacré au Dr Mukwege, ce médecin congolais qui, depuis la vingtaine d’années que durent les affrontements armés au Kivu, soigne des milliers de femmes, d’adolescentes voire de petites filles victimes d’épouvantables violences sexuelles. Si le personnage principal occupe naturellement le devant de la scène, ses interrogations, ses doutes, les risques qu’il encourt(3)Fin 2012, il a – de nouveau – été victime d’une tentative d’assassinat. Dorénavant protégé par une escorte des Casques bleus de la Monusco (la force des Nations unies présente sur place), il ne vit plus en permanence à Bukavu. sont finement évoqués. En même temps, la parole est largement donnée aux femmes auxquelles ce médecin a rendu leur intégrité et leur dignité. Leur propre engagement, individuel ou à travers des associations que beaucoup ont créées, est valorisé.

En dépit d’une longueur par coïncidence identique à celle des Chevaliers blancs (1 h 52) et du caractère souvent insoutenable des récits, le spectateur n’éprouve ici aucune impression de pesanteur et souhaiterait presque que la projection se prolonge pour partager un moment encore la volonté et la force communicatives de tous les protagonistes pour surmonter ces abominations. Bien que projeté dans un nombre limité de salles, le succès public a été ici au rendez-vous et ne se dément pas(4)Dans un registre différent, mais aussi à propos d’un contexte humanitaire majeur – celui que connaît l’Europe depuis l’été 2015 avec la crise des réfugiés et des migrants –, on mentionnera Fuocoammare, documentaire de l’italien Gianfranco Rosi, consacré aux habitants de Lampedusa et à leur maire. Ours d’or à Berlin, sa sortie est programmée en Europe au cours de l’année 2016..

Il faut donc souhaiter, si d’autres cinéastes envisagent prochainement de « se frotter » à l’humanitaire, qu’ils s’en inspirent. Plutôt que de céder à la facilité d’un humanitarian bashing qui se contemple dans son propre miroir et ne dit rien des besoins croissants de populations en détresse, subissant conflits ou catastrophes.

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1. Si depuis cette vision biaisée a été en partie réévaluée, on l’a vu resurgir épisodiquement au fil des années suivantes à l’occasion du parcours judiciaire au Tchad puis en France des dirigeants de l’association et de plusieurs membres de leur équipe poursuivis devant les tribunaux.
2. À l’exception de Pierre Micheletti avec Les Orphelins, Embrasure, 2010.
3. Fin 2012, il a – de nouveau – été victime d’une tentative d’assassinat. Dorénavant protégé par une escorte des Casques bleus de la Monusco (la force des Nations unies présente sur place), il ne vit plus en permanence à Bukavu.
4. Dans un registre différent, mais aussi à propos d’un contexte humanitaire majeur – celui que connaît l’Europe depuis l’été 2015 avec la crise des réfugiés et des migrants –, on mentionnera Fuocoammare, documentaire de l’italien Gianfranco Rosi, consacré aux habitants de Lampedusa et à leur maire. Ours d’or à Berlin, sa sortie est programmée en Europe au cours de l’année 2016.