Rosette, ou l’histoire de ceux qui n’ont pas d’histoire

Le mot de l’éditeur

« Menacée d’arrestation en France, Rosette Wolczak franchit la frontière suisse le 24 septembre 1943. En raison de son âge et conformément aux directives fédérales, cette adolescente juive doit être accueillie. Or, le 16 octobre, elle est refoulée pour raison disciplinaire et avoir « outragé les mœurs ». Arrêtée par les Allemands, elle est déportée à Auschwitz. Elle n’en reviendra pas. Que s’est-il passé à Genève ? Qu’a-t-elle commis de particulièrement grave pour être renvoyée en France alors que les Allemands multiplient les arrestations ? Qu’a fait cette adolescente de quinze ans et demi pour justifier une mesure aussi cruelle à une époque où les militaires en poste à Genève n’ignoraient pas que les Juifs arrêtés étaient déportés vers l’Est ? Claude Torracinta a voulu comprendre les raisons d’une décision arbitraire que rien ne justifiait. Il a mené l’enquête en Suisse, en France et en Allemagne. Il a retrouvé dans les archives les fragments d’une vie dont le destin tragique s’est joué à Genève en octobre 1943. Victime de l’antisémitisme de certains militaires et de la rigueur avec laquelle était appliquée la politique fédérale à l’égard de ceux qui tentaient de trouver refuge en Suisse, Rosette a droit à réparation. Septante-deux ans après sa disparition, ce livre lui rend justice. »

Rosette pour l’exemple est un petit livre de 80 pages. Sans prétention. Un reportage de Claude Torracinta, journaliste au journal Le Temps de Genève, qui a voulu rendre hommage à cette jeune fille de 15 ans dont le portrait illustre la page de couverture. La sortir de l’oubli. Raconter sobrement les derniers mois de la vie d’une victime de fonctionnaires suisses sourcilleux, moralistes et parfois antisémites, comme Daniel Odier qui était responsable de la politique de Berne à Genève pour les programmes de migrations. Ce livre ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà sur cette période. Il donne simplement une dimension individuelle réelle à l’aide de documents administratifs et de procès-verbaux. La froideur des registres. Bref, un livre où l’humain, une jeune femme, est le centre d’intérêt.

Rosette pour l’exemple décrit le parcours d’une jeune juive que ses parents font passer en 1943 en Suisse pour fuir la France afin d’éviter la déportation. Rosette ne fut pas une exception et la Suisse accueillit plusieurs milliers d’enfants selon un parcours presque toujours identique. Genève fut la ville de Suisse où l’on enregistra le plus grand nombre d’arrivées.

Rosette franchit la frontière franco-suisse le 24 septembre 1943. Dès son arrivée, elle est conduite au centre d’accueil des Cropettes. La politique de Berne vis-à-vis des Juifs est claire : « Les juifs français doivent être refoulés sans exception étant donné qu’ils ne courent pas de danger dans leur pays, sauf les personnes non accompagnées de moins de 16 ans. » Rosette a 15 ans. Elle peut donc passer et elle est autorisée à rester en Suisse. Mais le 16 octobre, elle sera refoulée et reconduite à la frontière. Quel événement a pu justifier une telle décision ? Les autorités savaient parfaitement que Rosette serait envoyée dans un camp en Allemagne et probablement à la mort. Les archives répondent partiellement. Rosette a été surprise en train de faire l’amour avec un jeune réfugié. Elle est aussi accusée de conduite indécente vis-à-vis de soldats chargés de la garde du centre d’accueil, le 29 septembre, lors de la fête de Rosh Hashana. La sanction tombe alors : refoulement. C’est le fonctionnaire Odier qui plaide pour cette décision car « il faut faire un exemple, arriver à des sanctions contre des réfugiés qui ne méritent pas l’accueil que nous leur réservons ».

Le 16 octobre, Rosette est donc reconduite à la frontière. Nous savons qu’elle sera arrêtée trois jours plus tard et conduite par les Allemands à l’hôtel Pax à Annemasse. Que furent ces trois jours d’errance à 15 ans pour une jeune femme dans la campagne savoyarde ? Nous ne le saurons jamais. De là, elle rejoint Drancy d’où elle repartira le 20 novembre pour Auschwitz où elle arrivera le 23 novembre 1943 et sera gazée le jour même.

En novembre 1944, les parents de Rosette et son frère qui se cachaient en Isère et avaient échappé à la déportation partiront en Suisse à sa recherche. Ce n’est qu’en juillet 1945 qu’ils apprendront son terrible destin.

À l’heure où l’Europe en paix vit sa plus grande crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale, ce livre nous rappelle que derrière les événements il y a toujours un visage, une femme ou un homme et que la souffrance est d’abord individuelle. Mais nous comprenons aussi que la responsabilité par rapport à l’histoire est l’affaire de chacun et pas seulement de celles et ceux qui entreront en monstre ou en héros dans le Grand Larousse.

Rosette est l’histoire de ceux qui n’ont pas d’histoire. C’est aussi celle d’une responsabilité en chaîne. Personne n’est responsable de ce qui a pu arriver dans le centre d’accueil de Genève et pourtant la décision sans appel a conduit une jeune fille à la mort. Aujourd’hui plus que jamais, ce livre nous oblige à nous interroger sur la situation des migrants et la responsabilité de chacun dans cette terrible crise. À lire impérativement tant il est d’actualité.

Francisco Rubio – Professeur associé à Webster University Genève

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