Impacts du changement climatique sur la pauvreté et les crises humanitaires : quels constats et quelles propositions des organisations de la société civile ?

©Yann Castanier/Forum Mondial Convergences

Dans le cadre du 10e Forum mondial Convergences, nous avons eu le plaisir de coorganiser, en partenariat avec le Fonds Croix-Rouge française cette conférence intitulée :

« Impacts du changement climatique sur la pauvreté et les crises humanitaires : quels constats et quelles propositions des organisations de la société civile ? »

Comme l’a rappelé le professeur Jean-François Mattei, président du Fonds Croix-Rouge française, lors de son discours d’ouverture, nos deux structures poursuivent des buts communs et notamment « celui de lancer des passerelles entre le monde opérationnel de terrain et le monde académique ; entre le monde anglo-saxon et le monde francophone et […] d’accompagner la “transition humanitaire” ».

Pour la deuxième année consécutive, Alternatives Humanitaires et le Fonds Croix-Rouge française présentent à Convergences des sujets « atypiques »(1)En 2016, Alternatives Humanitaires s’efforçait d’analyser comment l’aide humanitaire venait en substitut aux défaillances politiques face aux migrations contraintes (pour visionner l’intégralité de la conférence, cliquez ici) et le Fonds Croix-Rouge française organisait une conférence sur l’assurance contre les risques de cataclysmes, les catastrophes de toutes sortes (« S’assurer contre le risque de crises : une voie vers la transition humanitaire ? », pour revoir l’intégralité de la conférence, cliquez ici).. Avec cette conférence, qui s’est tenue le mardi 5 septembre 2017, nous nous sommes réunis dans l’objectif de présenter l’impact du changement climatique sur la pauvreté et les crises humanitaires.

Intervenants :

  • Mme Claire FEHRENBACH – directrice générale, Oxfam France, Paris
  • M. Benoît HAZARD – anthropologue chargé de recherche au CNRS et à l’EHESS, corédacteur en chef des Cahiers d’études africaines, Paris
  • M. Cheikh KANE – conseiller en résilience climatique pour l’Afrique de l’Ouest, Centre climatique Croix-Rouge/Croissant-Rouge, Paris
  • Pr Jeannot RAMIARAMANANA – directeur du Centre d’économie et d’éthique pour l’environnement et le développement de l’université d’Antananarivo et conseiller scientifique dans le programme de recherche UMI-Résiliences-IRD, Madagascar

La conférence était modérée par Stéphanie STERN, chef de projet Lab, Action Contre la Faim, Paris

Contexte

En 2014, le cinquième rapport(2)http://www.ipcc.ch/report/ar5/wg1/index_fr.shtml du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) mettait l’accent sur l’évaluation des aspects socio-économiques liés au changement climatique et les conséquences quant au développement durable, aux aspects régionaux, à la gestion des risques et à l’établissement d’un cadre d’intervention fondé sur des mesures d’adaptation et d’intégration : hausse du taux de sous-alimentation en Afrique, augmentation des causes de vulnérabilité pour les populations pauvres, recrudescence des catastrophes « naturelles » liées au climat…

En 2015, à la veille de la COP21 de Paris, un rapport de la Banque mondiale confirmait le lien entre climat et pauvreté, un de ses auteurs affirmant que « le changement climatique constitue une menace pour l’éradication de la pauvreté, mais [que] ses impacts sur la pauvreté d’ici 2030 seront largement déterminés par les choix de politiques : un développement rapide, inclusif et qui intègre les risques du changement climatique peut prévenir la plupart des impacts à court terme sur la pauvreté ; en revanche, 100 millions de personnes supplémentaires pourraient être pauvres en 2030 à cause du changement climatique si les politiques de développement adéquates ne sont pas adoptées ». Autant de projections qui certes doivent interpeller en premier lieu les acteurs économiques et politiques, mais qui interrogent également quant aux relations encore trop distantes entre ONG humanitaires, environnementales et de développement, du Nord comme du Sud.

Face à cette véritable injonction que représente l’agenda climatique, ces trois catégories d’ONG peuvent-elles encore rester, comme on l’observe trop souvent, dans leurs champs respectifs ou ne doivent-elles pas enfin faire en sorte de mieux se concerter sur leurs actions de terrain, coordonner leurs partenariats et porter des plaidoyers communs ? Ce sont leurs constats et leurs propositions qu’il s’agit de partager à l’occasion de ce débat qui intervient alors même que la France a annoncé une baisse de son aide au développement et que les États-Unis se sont retirés de l’accord de Paris sur le climat.

Remettre l’humain au cœur des préoccupations

L’accélération et l’intensification des catastrophes naturelles posent la question de l’impact du changement climatique au cœur des débats. Nous observons une hausse indéniable des températures, une augmentation de la fréquence des événements naturels extrêmes et une augmentation de la pollution qui risque de devenir plus nocive que celle de l’ère préindustrielle. Autant de facteurs qui, indéniablement, auront un impact sur les économies locales des pays les plus vulnérables.

L’exemple de Madagascar

Madagascar est une île frappée de plein fouet par des phénomènes cycloniques. Le pays, majoritairement agricole (trois quarts de la population), est fortement dépendant du climat. Pourtant, de nombreux facteurs limitent la capacité du pays à faire face au changement climatique : le système de santé précaire, le faible niveau d’instruction de la population (40 % des adultes sont analphabètes), l’insuffisance de moyens, la fragilité des institutions politiques, la courbe démographique, la mauvaise gestion et l’exploitation des ressources naturelles…
Autant d’éléments qui permettent de dire que le pays est aujourd’hui menacé.

Benoît Hazard considère que pour faire face aux conséquences du changement climatique, le problème ne doit plus être analysé par le prisme des géosciences mais doit se centrer sur l’humain, la structure sociale et la structure publique. Comme lui, le professeur Jeannot Ramiaramanana rappelle que le changement climatique ne doit pas être un questionnement purement scientifique mais que l’homme doit être au centre des préoccupations. Il appelle à l’application du principe de précaution et à une responsabilité partagée mais différenciée rappelant que « nous avons tous – à des degrés différents – participé au changement climatique et que tous, à notre niveau, devons prendre en main les responsabilités selon nos capacités d’action ». Aujourd’hui, « l’enjeu n’est plus celui de pointer du doigt ceux qui seraient plus responsables mais de tenir compte des besoins de chaque communauté », et de respecter le principe de justice d’équité et de solidarité.

Quelle mobilisation internationale ?

Sur le plan international, la sortie des États-Unis de l’accord de Paris et les discussions inabouties sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre sont des points révélateurs d’un manque de mobilisation et de cohérence internationales face à ce problème qui doit être considéré comme global. Selon le professeur Jeannot Ramiaramanana, il est nécessaire de privilégier une approche axée sur les moyens à la disposition de la communauté internationale pour faire face au changement climatique. Les scientifiques sont tenus au « devoir de vérité » et les acteurs de l’aide à la mise en place de principes éthiques et à la prise en compte des besoins et des capacités de chacun à réduire les effets du changement climatique.

L’exemple d’une mobilisation : Oxfam

Oxfam est une confédération de 20 affiliés qui travaille dans 90 pays. La mission d’Oxfam est de lutter contre les inégalités qui engendrent la pauvreté dans le but de l’éradiquer.
À Oxfam, la question du changement climatique est abordée sous l’angle de la pauvreté et plus précisément de la sécurité alimentaire et part du constat que le changement climatique provoque des catastrophes naturelles qui auront un impact sur les cultures et l’élevage et donc sur la production alimentaire. Selon les estimations de l’association, le prix moyen des denrées alimentaires va augmenter de 140 % d’ici 2030, augmentation qui impactera directement les populations les plus démunies. Et d’ici 2050, plus de 20 % de la population souffrira de la faim.
Sur le terrain, Oxfam agit sur tout le système d’approvisionnement, d’acheminement de l’eau, sur les questions d’assainissement. L’association distribue également de l’aide alimentaire, des abris ou encore des kits d’urgence.
En amont, Oxfam travaille avec les populations concernées sur différentes problématiques comme la création de stocks de céréales, la revitalisation de mangroves – qui permettent de développer la biodiversité et, en cas de typhon, de retenir les eaux – sur des systèmes d’alerte précoce, le renforcement des acteurs pour améliorer leur capacité de résilience, la prévention de risques, etc.
En France, Oxfam mène un travail de plaidoyer important en publiant des rapports, en sensibilisant le grand public et en appelant à la mobilisation pour influencer les décideurs et réclamer des engagements politiques ambitieux.
Pour en savoir plus sur les actions menées par Oxfam, cliquez ici.

Par ailleurs, Claire Fehrenbach, revient sur la création en 2009 du Fonds vert pour le climat, lors du sommet de Copenhague, où les pays se sont engagés à mobiliser 100 milliards de dollars d’ici 2020 et dont une partie doit être hébergée par le Fonds vert, faisant de celui-ci le principal canal des « financements climat ». Or, sur la période 2015-2018, le Fonds n’a réussi à collecter que 10 milliards de dollars sur les 100 initialement prévus.

De nombreuses tensions existent par ailleurs vis-à-vis de la circulation des fonds et du système d’accréditation complexe mis en place afin de définir la distribution des financements. Claire Fehrenbach regrette notamment l’absence d’une liste « d’exclusion » qui permette d’éviter le financement de projets néfastes. À titre d’exemple, les experts du GIEC s’accordent pour dire que 80 % des ressources énergétiques fossiles doivent rester dans le sous-sol pour éviter une hausse des températures. Or rien dans les statuts du Fonds vert n’exclut d’office les projets reposant sur les énergies fossiles. Au contraire, parmi les banques qui permettent la circulation de ces fonds, certaines investissent dans ce secteur…

Les prochains défis

Une question qui devient de plus en plus importante à traiter est celle du lien entre changements climatiques, conflits et déplacements forcés. Cheikh Kane, du Centre pour le climat souligne que cette question doit être plus clairement mise en lumière et prise en compte de façon systématique par les États. Il nous rappelle que les migrations forcées dues aux impacts du changement climatique tombent dans un vide juridique puisque le statut de réfugié climatique n’existe pas. Ainsi dans ce contexte, le Centre pour le climat est effectivement mobilisé sur cette question et tente de la replacer au centre des débats en invoquant le droit international humanitaire. Cheikh Kane rappelle que le changement climatique exacerbe les conflits autour des ressources naturelles obligeant les populations à migrer. Cependant, contrairement au statut de réfugié, la difficulté de cet éventuel statut réside dans l’identification de la source de la contrainte, ce qui soulève une réelle limite en termes de responsabilité et de redevabilité.

Le Centre pour le climat est un centre de référence spécialisé de la fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge basé aux Pays-Bas. Sa mission est de permettre au mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et à ses partenaires de réduire les impacts du changement climatique et des événements climatiques extrêmes sur les populations les plus vulnérables.Le Centre regroupe des scientifiques spécialisés dans le climat et offre des conseils et travaux de recherche stratégiques. Les recherches du Centre sont basées sur le savoir et le support des sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, de la FICR et du CICR. Par ailleurs, le Centre travaille avec un large réseau de partenaires humanitaires et de spécialistes climat. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter leur rapport annuel disponible ici.

Finalement, Benoît Hazard, soulève la capacité des populations locales qui dépendent des ressources naturelles à s’adapter. En prenant l’exemple de l’Afrique de l’Est, il rappelle leur capacité à se reconvertir et à s’adapter. Pour lui, un des défis majeurs est donc de mieux prendre en considération les conséquences des programmes d’aide et d’intégrer leurs capacités et ressources d’adaptation. Dans ce contexte il alerte sur les effets déstructurants que peuvent avoir certains programmes sur les relations sociales et la manière dont les ressources sont gérées. Il y a donc là, selon lui, une réelle réflexion anthropologique à avoir et qui pourrait bénéficier aux pratiques du développement et de l’aide humanitaire.

Pour visionner l’intégralité de la conférence, cliquez ici et pour plus de vidéos visitez notre chaine YouTube.

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1. En 2016, Alternatives Humanitaires s’efforçait d’analyser comment l’aide humanitaire venait en substitut aux défaillances politiques face aux migrations contraintes (pour visionner l’intégralité de la conférence, cliquez ici) et le Fonds Croix-Rouge française organisait une conférence sur l’assurance contre les risques de cataclysmes, les catastrophes de toutes sortes (« S’assurer contre le risque de crises : une voie vers la transition humanitaire ? », pour revoir l’intégralité de la conférence, cliquez ici).
2. http://www.ipcc.ch/report/ar5/wg1/index_fr.shtml