Les migrations vénézuéliennes en Amérique latine en contexte de crise humanitaire : enjeux et défis de l’aide aux migrants

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À la faveur de son article abordant l’aide aux réfugiés en Équateur – à paraître dans le prochain numéro de notre revue, Lucie Laplace – doctorante en science politique à l’Université Lumière Lyon 2 (France) et chercheuse associée à la FLACSO-Ecuador (Quito) – a souhaité développer son analyse du sort réservé aux migrants vénézuéliens dans ce pays, et plus largement en Amérique latine.

Alors que la problématique des migrations forcées vers l’Europe occupe le devant de la scène médiatique internationale, peu d’informations existent sur les migrations de Vénézuéliens à l’étranger. Il faut dire que ces migrations sont produites par un contexte local particulièrement complexe, ce qui peut expliquer en partie que l’existence d’une « crise humanitaire » au Venezuela soit aussi peu médiatisée.

Le débat fait rage sur sa qualification au niveau politique depuis le printemps 2016. Les autorités du régime de Nicolas Maduro n’ont pas suivi la position de l’Assemblée nationale, dominée par la « Table de l’unité démocratique » une coalition de partis politiques unis par le rejet du chavisme. L’opposition n’est pas homogène : on compte à la fois des personnes se situant à gauche du parti de Nicolas Maduro, mais surtout du personnel politique et les élites économiques à droite de l’échiquier politique. Selon l’ONG Human Rights Watch en 2016, une majorité des Vénézuéliens, principalement les classes populaires et moyennes, est fortement affectée par les difficultés d’accès à la nourriture, aux médicaments et aux soins. Par ailleurs, de nombreux cas de persécutions politiques et de violences ont été recensés. Les émeutes de la faim d’avril 2017 ne peuvent s’interpréter simplement au travers du prisme partisan, la mobilisation étant bien plus étendue dans la société. La situation économique, du fait de l’inflation liée à la crise pétrolière notamment, est un facteur de chômage et d’augmentation de la délinquance. D’un point de vue humanitaire, certains s’interrogent : les conditions matérielles de vie au Venezuela sont-elles dégradées au point d’affecter la dignité humaine des personnes ? Pour l’instant, le gouvernement de Nicolas Maduro n’est pas favorable à une intervention étrangère, même humanitaire, sur son territoire. Cependant, certaines ONG comme Caritas ont annoncé qu’elles étaient prêtes à intervenir en cas de besoin.

Il ne fait aucun doute en tout cas que la dégradation des conditions de vie a eu des effets notables sur la composition des vagues migratoires vénézuéliennes successives. À partir des années 1960, le pays est considéré comme particulièrement attractif du fait de son dynamisme économique, de ses opportunités d’emploi, du niveau de vie qu’il offre et de son bon niveau universitaire. Il est récepteur de vagues d’émigrés venant d’Europe (Espagne, Italie, Portugal) et d’Amérique latine (notamment de Colombie). Jusqu’au début des années 1990, le solde migratoire du pays va rester positif. C’est au cours de cette décennie que l’on peut identifier une première vague de migrants vénézuéliens en direction des États-Unis et de l’Espagne, au profil particulièrement privilégié (classes sociales supérieures, haut niveau d’éducation). En 1998, 300 000 Vénézuéliens vivaient dans 20 pays. Au fil des vagues, le profil des migrants à l’étranger va se diversifier progressivement, notamment après l’arrivée d’Hugo Chavez à la présidence de la République en 1999 où les migrations vers l’étranger se développent. Entre 2000 et 2008, les migrations vers les États-Unis et l’Europe se poursuivent, composées des jeunes hautement qualifiés appartenant à la classe moyenne. À partir de 2008, ces derniers vont élargir leur horizon en migrant (principalement par voie aérienne) vers d’autres pays latino-américains. Depuis 2012, et de manière spectaculaire depuis 2014, les vagues sont composées de personnes issues de milieux de plus en plus populaires. Ces migrants ont pour objectif de fuir leur milieu précaire pour gagner de l’argent et aider leur famille restée au pays. Leur migration se fait vers les pays voisins au moyen de transports terrestres ou maritimes. Il s’agit de fuir la dégradation des conditions de vie, le chômage, l’inflation, et l’augmentation de l’insécurité. La vague de Colombiens venus au Venezuela dans les années 1970-1980 est retournée progressivement en Colombie, malgré l’octroi par Chavez de la double nationalité. En 2017, on estime que 2,5 millions de Vénézuéliens sur 31 millions (soit 8 % de la population) se trouvent dans plus de 98 pays. Selon le directeur du Laboratoire International des Migrations de l’Université Simon Bolivar de Caracas, Ivan de la Vega, le nombre d’émigrants vénézuéliens a été multiplié par 50 en deux décennies. Ainsi en 2017(1)Ces chiffres sont des approximations, pour certains ils proviennent du HCR, pour d’autres des gouvernements d’accueil, la plupart sont le fruit d’une recompilation d’informations journalistiques aux sources peu précises. La réalisation d’une enquête précise au niveau régional serait fortement souhaitable pour évaluer plus précisément ces migrations vénézuéliennes., la Colombie accueille environ 300 000 Vénézuéliens. L’Équateur évalue la population vénézuélienne à 40 000 personnes, tout comme les îles caribéennes de Trinidad et Tobago. Le Brésil accueillerait entre 20 000 et 30 000 Vénézuéliens, les îles caribéennes néerlandaises d’Aruba et de Curaçao accueillent respectivement 20 000 et 5 000 personnes, l’Argentine 25 000, le Panama 20 000, le Pérou 15 000 et le Chili 10 000. Il semble que les Vénézuéliens soient de moins en moins bien accueillis dans les pays qui traversent une crise économique, comme la Colombie et l’Équateur, où la discrimination envers la communauté vénézuélienne est en augmentation.

Depuis la fin du xxe siècle jusqu’à aujourd’hui, l’Amérique latine a développé des normes progressistes de protection et de coordination en faveur des migrants forcés (Déclaration de Carthagène de 1984, Plan du Brésil de 2014). Le HCR estime à 80 000 le nombre de Vénézuéliens ayant déposé une demande d’asile entre 2014 et 2017 (42 000 aux Etats-Unis, 14 400 au Brésil, 10 000 en Espagne – principale porte d’entrée du flux européen –, 4 700 au Pérou, 3 300 au Costa Rica). Dans d’autres pays comme l’Équateur, au vu des relations diplomatiques avec la République bolivarienne, il est peu probable que les Vénézuéliens se voient reconnaitre l’asile. Selon les pays, ces derniers tentent d’obtenir des autorisations de séjour courtes (permettant généralement de rester un maximum de 90 jours sur le territoire pour évaluer les opportunités de travail ou simplement le traverser dans le cadre de leur voyage migratoire), des permis spéciaux (Brésil, Panama), des visas humanitaires, des permis de travail et/ou de résidence dont le visa Mercosur… Les populations vénézuéliennes les plus précaires se trouvent probablement en situation irrégulière (notamment en Colombie, en Équateur et au Brésil).

Pour connaitre la situation précise de ces personnes dans les différents pays latino-américains et des Caraïbes, la réalisation d’études nationales et régionales serait nécessaire. Cependant, si l’on s’intéresse aux outils de régulation migratoire déjà évoqués (Déclaration de Carthagène et Plan d’Action du Brésil) et qui existent à l’échelle régionale dans le cadre de politiques de coopération en matière de migrations forcées, on constate que ces instruments sont très peu mobilisés. Il n’existe donc pas une politique régionale face à ces migrations vénézuéliennes. Les vagues migratoires de ces dernières années tendent donc à être considérées comme des flux mixtes, c’est-à-dire des flux provoqués par différentes causes (économique, manque de protection étatique, violences sociétales et politiques, etc.), qui ne permettent pas clairement de comprendre si la personne cherche l’asile. Dès lors, ces flux ne font pas l’objet de politiques spécifiques de coordination en vue de permettre la protection internationale spécifique des migrants. L’accroissement des flux mixtes de populations est souligné dans le Plan d’Action du Brésil de 2014, qui promeut l’octroi de visa économique pour ces personnes.

Face à une faible gestion internationale et régionale de la situation, l’organisation de ces migrations se fait à des échelles beaucoup plus réduites. L’étude des réseaux transnationaux s’avère centrale. Il faut ainsi tenir compte des migrations familiales, en une ou plusieurs vagues, notamment le cas des jeunes qui « ouvrent le chemin migratoire » pour leurs proches ou le reste de leur famille (parents, fratrie, amis, etc.). Ces liens sociaux forts permettent l’accueil, l’hébergement, la génération d’opportunités d’emploi et de conseils juridiques, grâce au capital social développé à l’échelle locale des pionniers, qui jouent ainsi un rôle de conseil sur les opportunités existantes. Les associations de migrants conseillent également les personnes qui migrent de manière plus isolée, offrant des espaces de réconfort. Les ONG de défense des droits de l’Homme dans le secteur des migrants accompagnent les migrants vénézuéliens, pour faciliter leur insertion locale. Cependant, la capacité d’aide de ces ONG reste limitée dans un contexte où leurs financements sont réduits tant en matière d’accueil, d’orientation que de promotion des droits humains. En effet, cette problématique ne semble pas une priorité pour les gouvernements et les organismes de coopération internationale. Ces structures intermédiaires sont pourtant essentielles dans l’accueil et l’insertion locale des migrants vénézuéliens, même si la précarisation des personnes ne peut être contenue par ces seuls acteurs. Le développement des réseaux de traite de personnes et l’augmentation de la délinquance sont des risques réels. Il est important d’évaluer et de gérer ces risques dans les pays d’accueil, mais aussi plus largement sur les routes migratoires afin de protéger ces personnes, puisqu’à l’heure actuelle les flux migratoires en provenance du Venezuela n’ont pas de raison de se tarir.

Les migrations vénézuéliennes, parce qu’elles ne peuvent être réduites à de simples migrations économiques du fait de la situation au Venezuela, doivent faire l’objet d’une gestion davantage concertée au niveau international (organisations internationales, organismes de coopération internationale), au niveau régional (politiques de coopération du Plan d’Action du Brésil) et au niveau national (sensibilisation des fonctionnaires, campagne de sensibilisation des sociétés d’accueil et des migrants sur les droits des personnes). Pour ce faire, cette gestion doit passer par l’ouverture d’espaces de dialogue et de sensibilisation pour favoriser la protection des personnes et prévenir la montée des discriminations. Cette gestion est essentielle, notamment en Colombie, dans le contexte actuel de négociation et de mise en place du processus de paix avec les différents groupes de guérilla. Le risque est celui d’un accroissement des facteurs de déstabilisation de la construction de la paix, au travers d’un ralentissement de l’économie, de l’accroissement du chômage et de la précarisation des travailleurs, de l’augmentation de la délinquance et des violences armées.

Références

Références complémentaires sur la situation au Venezuela

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1. Ces chiffres sont des approximations, pour certains ils proviennent du HCR, pour d’autres des gouvernements d’accueil, la plupart sont le fruit d’une recompilation d’informations journalistiques aux sources peu précises. La réalisation d’une enquête précise au niveau régional serait fortement souhaitable pour évaluer plus précisément ces migrations vénézuéliennes.