La fabrique européenne de camps

 

 

 

 

 

 

De Lesbos à Calais:
comment l’Europe fabrique des camps

Collectif Babels, Yasmine Bouagga (dir.)

Éditions Le passager clandestin, coll. « Bibliothèque des frontières », 2017

 

Le mot de l’éditeur

De Lesbos à Calais, une myriade de lieux de mise à l’écart émaille les parcours des migrants. Entre bidonvilles, campements, centres de rétention et hotspots, l’encampement transforme les frontières en des espaces de vie et de mise en attente. Le retour des camps en Europe marque un tournant et nous alerte sur une crise de l’hospitalité qui fait du provisoire et de la mise à l’écart les seules manières de penser la gestion des migrations contemporaines.

Cette étude consacrée à la question des camps comme nouvelle forme de dispositifs d’accueil d’urgence en Europe interroge le rôle de ces structures de contrôle des flux et des personnes sur le continent. À travers des enquêtes de terrain, des témoignages et quelques illustrations, elle couvre un large champ, depuis l’impact des camps sur les parcours de vie des migrants, jusqu’à la manne financière qu’ils représentent pour nombre de sociétés privées en Europe.

On y apprend par ailleurs que les camps de réfugiés, lieux de mise en suspens de dizaines de milliers d’existences, sont aussi parfois des espaces d’expérimentation sociale, voire d’utopie, en marge des États.

« Bibliothèque des frontières » est une collection de 7 titres dirigée par Michel Agier et Stefan Le Courant pour penser la violence des frontières contemporaines et réinventer les politiques d’hospitalité. Le programme de recherche de l’EHESS Babels réunit une quarantaine de chercheurs en Europe sous la direction scientifique de l’anthropologue Michel Agier, assisté de Stefan Le Courant. 

Centres de rétention, bidonvilles, campements, « hotspots », jungle… Une multitude de termes sont apparus ces dernières années et occupent de manière continue la une des actualités. Derrière ces mots, des origines différentes, des sens divers, mais un phénomène unique, celui de l’encampement et de la mise à l’écart des populations migrantes aux quatre coins de l’Europe. Comprendre ces lieux, explorer ces espaces de vie et de relégation, analyser les trajectoires des populations et les dynamiques sociales, c’est la mission que s’est donnée l’équipe Babels(1)Babels est un programme de recherche proposant de s’interroger sur l’actuelle « crise migratoire » en Europe. Il est financé par l’Agence nationale de la recherche. à travers cet ouvrage coordonné par la sociologue Yasmine Bouagga. S’inscrivant dans une démarche collective, ce travail s’appuie sur l’expérience de différents chercheurs pour explorer un phénomène encore peu étudié. À l’aide d’enquêtes de terrain et de témoignages, il tente de dresser une typologie de ces nouvelles formes de camps en Europe, pour mieux comprendre leur origine et leur fonctionnement.

Une conséquence des politiques d’accueil européennes

Point de départ de l’ouvrage, la question du retour des « camps » sur le continent européen est analysée successivement par les auteurs, afin de comprendre les origines et les raisons de ce phénomène. Officiellement responsables de l’accueil et de la répartition solidaire des réfugiés, les politiques migratoires européennes sont directement pointées du doigt. En effet, l’Union européenne est présentée comme responsable de cette « crise de l’accueil » et de la fabrication de ces camps et lieux d’enfermement, que ce soit de manière délibérée ou par négligence.

C’est à Lesbos, aux portes du Vieux Continent, qu’a lieu la première enquête de terrain, sur cette île devenue symbolique de l’enfermement et du rejet européen. « Camp de réfugiés à ciel ouvert », ou plutôt un « hotspot » dans le langage européen, Lesbos abrite officiellement un dispositif qui doit faciliter l’identification des personnes en situation d’exil, afin de permettre le « tri » entre migrants économiques et réfugiés. Toutefois, les dérives sont fréquentes et rapportées par des associations et les chercheurs présents sur place : renvoi automatique en Turquie depuis l’accord de 2016, entrave dans l’accès à un avocat, absence d’interprètes et de traduction des procédures… À l’aide de témoignages détaillés, ce dispositif d’enfermement est décrit comme méconnaissant les droits fondamentaux et contraire au respect du droit d’asile.

À l’intérieur même de l’Europe, des phénomènes d’encampement majeurs sont également apparus, notamment aux points de passage internes, comme la frontière franco-italienne de Vintimille-Menton. Sara Casella Colombeau nous enseigne que la fermeture de cette frontière, historiquement au cœur des flux migratoires européens, a provoqué l’apparition de nombreux camps et regroupements informels ces dernières années : aux abords des gares, près des centres associatifs, en bord de mer escarpé afin de se protéger des expulsions policières… Au gré des fermetures, expulsions et réinstallations, ces installations informelles et provisoires caractérisent le dilemme entre impératif humanitaire et dissuasion d’installation longue durée. Surtout, on observe dans cette enquête qu’elles sont le fruit des paradoxes européens et d’une coopération contre-productive entre les polices de deux États aux objectifs politiques contraires.

Les dérives et les conséquences dramatiques de l’encampement

S’intéressant de manière plus précise à l’organisation de la vie dans ces camps, certaines enquêtes de l’ouvrage nous montrent les conséquences néfastes et les dérives occasionnées par ces dispositifs d’encampement, qu’ils soient formels ou informels. En effet, que ce soit en France, en Grèce ou à Lampedusa, les auteurs observent une dérive historique dans laquelle la lutte contre l’immigration clandestine supplante progressivement la protection des réfugiés, pourtant une obligation en vertu du droit international. L’enquête de Louise Tassin nous montre que les espaces d’enfermement, de détention et de sanction, initialement des dispositifs d’exception et de courte durée, sont devenus la norme. Pire, du fait de leur privatisation et du désengagement progressif des États, ils sont aujourd’hui devenus un business important, dont les opportunités financières attirent des groupements criminels et mafieux, au détriment du respect des droits humains. 

L’apparition de nouvelles formes d’organisation et de mobilisation

De Lesbos à Calais nous montre que l’accueil déplorable des personnes en situation d’exil a entraîné de fortes mobilisations de la société civile, pour dénoncer et pallier les manquements des États. Grâce à cela, les camps sont également devenus des lieux de solidarité envers les populations migrantes, donnant naissance à des expérimentations sociales innovantes, à l’écart des États. À Paris, où Camille Gardesse a mené des enquêtes de terrain, les phénomènes de regroupement sont très divers et l’ouvrage nous plonge dans la mobilisation citoyenne et les mouvements d’entraides avec les migrants. Dans une grande diversité, ces initiatives locales adoptent des postures critiques sur les politiques publiques, voire sur les associations historiques et majeures, accusées de complicité, et mettent en place des aides protéiformes : assistance juridique, cours de langue, mise à l’abri, soutien dans les camps, lutte contre les expulsions… À Calais enfin, l’ouvrage nous offre une analyse ethnographique passionnante de la jungle, afin de découvrir la vie quotidienne à l’intérieur de ce bidonville créé parallèlement à un camp « officiel » de l’État. À l’aide d’illustrations graphiques et de témoignages, on découvre les trajectoires et les publics présents, les jeux d’acteurs, les stratégies de survie, etc. Plus qu’un camp, c’est une organisation sociale inédite, où la société civile est fortement présente et mêlée à des publics très variés, pour former une expérience unique de société multiculturelle s’autogérant.

Pour conclure, cet ouvrage apporte un nouveau regard sur la crise migratoire, et ce pour plusieurs raisons. Par sa dimension collective tout d’abord, le réseau Babels et cette collection permettent de rassembler différentes expériences de recherche, de croiser les résultats, de mettre en perspective les conclusions afin de donner plus de sens et d’écho à un phénomène qui ne saurait être étudié localement, car s’inscrivant dans une dimension résolument européenne. Surtout, il restitue les travaux de chercheurs engagés et proches du terrain, qui partagent le quotidien des personnes en situation d’exil, qui vivent dans ces lieux de relégation, qui nouent des relations interpersonnelles, qui se mêlent aux acteurs associatifs, etc. Ainsi, l’ouvrage nous permet de mieux appréhender un phénomène en constante évolution : si certains lieux étudiés ont depuis été démantelés ou déplacés, d’autres espaces de relégation sont déjà apparus à l’intérieur de l’Europe (Briançon et la nouvelle route de passage par les Alpes) ou bien en dehors (Istanbul, Beyrouth…) et mériteraient d’être également étudiés.

 

Julien Antouly

Chargé de développement à la Fondation Croix-Rouge française

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ISBN de l’article (HTML): 978-2-37704-354-5

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1. Babels est un programme de recherche proposant de s’interroger sur l’actuelle « crise migratoire » en Europe. Il est financé par l’Agence nationale de la recherche.