Première édition des « Rencontres de la Fondation Croix-Rouge française »

Le 30 mai 2018, Alternatives Humanitaires a participé à la première édition des « Rencontres pour la recherche humanitaire et sociale », organisée par notre partenaire, la Fondation Croix-Rouge française au siège de l’Unesco, à Paris. L’événement a été l’occasion de découvrir les résultats des travaux des sept chercheurs soutenus en 2017 par la Fondation que nous vous présentons ci-dessous et de continuer à promouvoir un espace de réflexion entre les chercheurs et les professionnels du secteur.

Jean-Jacques Eledjam, président de la Croix-Rouge française et de la Fondation Croix-Rouge française, et Elhadj As Sy, secrétaire général de la Fédération internationale de la Croix-Rouge (FICR), ont ouvert la journée de débats et ont officiellement présenté le lancement de la Fondation Croix-Rouge française, dont l’objet est de promouvoir la recherche et l’innovation dans l’action humanitaire et de mettre l’innovation « au service des plus fragiles et du lien social(1)Discours de Jean-Jacques Eledjam ».

« L’action humanitaire dans les situations de rue »

Intervenants :
Jeanne Semin – Anthropologue
Marjorie Gerbier-Aublanc – Sociologue

Jeanne Semin, « Vers un plan concerté de retrait des enfants des rues de Saint-Louis du Sénégal : transition humanitaire et principe éthique d’autonomie » : Jeanne Semin a analysé le réseau organisationnel venant en aide aux enfants talibés au Sénégal en mettant en évidence la diversité des acteurs, les difficultés de coordination, mais aussi les rapports conflictuels avec les autorités de l’État. L’objectif de sa recherche était aussi de rompre avec l’analyse du « bénéficiaire » en tant qu’agent passif et de démontrer la capacité des enfants vivant dans la rue d’être acteurs de leur propre parcours.

Marjorie Gerbier-Aublanc, « L’improvisation humanitaire : potentialités et limites des solidarités citoyennes dans les camps de migrants à Calais et à Paris » : La sociologue Marjorie Gerbier-Aublanc souhaitait analyser l’action dans les camps par des citoyens qu’elle qualifie d’« ordinaires » (caractérisés par une certaine déconnexion de la vie publique et de la réalité des politiques publiques) dans l’espace politisé et codifié de l’humanitaire. Elle étudie les origines spontanées de ces mouvements citoyens, leur « bricolage organisationnel » et leur capacité à se pérenniser. Les rapports entretenus par les mouvements citoyens avec les professionnels de l’humanitaire et la sphère politique sont aussi étudiés de manière approfondie dans son article.

« L’organisation de l’espace sécuritaire en Afrique »

Intervenants :
Alvar Jones Sanchez – Anthropologue
Tatiana Smirnova – Anthropologue

Alvar Jones Sanchez, « Les comités de paix pour la résolution de conflits en Casamance : de l’illusion populaire au déni politique » : La recherche d’Alvar Jones Sanchez porte sur les programmes mis en place par les acteurs humanitaires pour faire participer les populations à la construction de la paix en Casamance. En effet, dans cette région sénégalaise en proie à un conflit d’indépendance depuis plus de trente-cinq ans, de nombreux bailleurs de fonds humanitaires ont délégué cette mission aux organisations humanitaires. La stratégie de peacebuilding consiste ainsi à choisir des individus au niveau local et communautaire et à les former à la résolution de conflits. Celle-ci est destinée au niveau local à aider celle au niveau national. Toutefois, Alvar Jones Sanchez développe une critique constructive de cette pratique humanitaire dans ce cas précis. En effet, l’extériorité de l’initiative et le manque de coordination avec les autres processus de résolution de conflits (traditionnels, administratifs, etc.) nuisent sérieusement à l’efficacité des « comités de paix ».

Tatiana Smirnova, « Boko Haram et les déplacés dans la région de Diffa au Niger : penser et construire la réponse humanitaire dans un contexte insurrectionnel (2013-2016) » : Tatiana Smirnova a concentré ses recherches sur la région de Diffa au Niger. Elle a cherché à comprendre l’articulation entre l’aide humanitaire et la dynamique du conflit lié au Boko Haram. De 2013 à 2016, elle a analysé comment les acteurs (ONG, autorités locales, etc.) ont construit une réponse humanitaire à l’afflux croissant de réfugiés. Elle a aussi voulu étudier comment cette aide est perçue par les bénéficiaires et les insurgés. Les questions de la sécurité des déplacés, de la construction de camp, mais surtout du rôle de l’État ou de son « absence » occupent une place majeure dans ses recherches.

 « La transition humanitaire au prisme des relations intimes, des liens communautaires et de la communication locale »

Intervenants :
Pierre Boris N’Nde – Anthropologue (absent)
Marie Fierens – Docteur en science de l’information et de la communication (présentation par vidéo)
Amalia Dragani – Docteur en anthropologie sociale et ethnologie

Vous pouvez aussi lire l’article de Pierre Boris N’Nde publié dans le n° 7 d’Alternatives Humanitaires sur le rôle de l’État et des entreprises dans la sphère humanitaire, à travers l’exemple d’un programme de cash transfer au Cameroun (disponible ici).

Pierre Boris N’Nde, « Environnement sécuritaire et offre humanitaire : l’évolution des représentations des réfugiés du site de Gado Badzeré au Cameroun » : L’article de Pierre Boris N’Nde porte sur l’évolution des représentations de l’offre humanitaire pour les réfugiés d’un camp de réfugiés de l’est du Cameroun. Il analyse ces représentations à travers le prisme de l’environnement sécuritaire du camp.


Marie Fierens,
« Humanitaire et journalistes à l’est de la République démocratique du Congo : une amitié négociée » : La recherche de Marie Fierens porte sur les relations entre les professionnels de l’humanitaire et les journalistes locaux à l’est de la République démocratique du Congo. L’information et sa diffusion apparaissent comme un enjeu humanitaire majeur. Sa recherche met en évidence la difficulté pour les différents acteurs de concilier cet enjeu humanitaire avec d’autres, notamment démocratiques ou commerciaux.

Amalia Dragani, « Le transfert humanitaire au prisme des relations intimes : hétérogamies extrêmes et “nouveaux cadets sociaux” au Niger » : Amalia Dragani a choisi un sujet d’étude peu commun. Cette analyse lui a permis d’appréhender les perceptions de ces mariages par les sociétés d’accueil et le milieu de l’humanitaire. Elle a aussi cherché à comprendre les avantages tirés par les époux de cette situation, mettant ainsi sérieusement en cause l’hypothèse selon laquelle la relation est avantageuse surtout pour le « local ».

Débat : « Les liens solidaires à l’épreuve des migrations »

Intervenants :
Annabel Desgrées du Loû – Démographe, directrice de recherche à l’IRD, directrice adjointe de l’Institut Convergences Migrations
Damianos Kattar – Membre de la Croix-Rouge libanaise, professeur d’économie et de stratégie, ancien ministre des Finances et de l’Économie du Liban
Marguerite Barankitse – Présidente et fondatrice de Maison Shalom Burundi et Rwanda
Pierre Micheletti – Coresponsable du master Politiques et pratiques des organisations internationales à l’IEP de Grenoble, vice-président d’Action contre la Faim

Modérateurs :
Serge Paugam – Directeur d’études à l’EHESS, directeur de recherche au CNRS
Mahaman Tidjani Alou –Professeur agrégé des universités du Cames, ancien doyen de la faculté des sciences économiques et juridiques de l’Université Abdou Moumouni

Selon Serge Paugam(2)Pour aller plus loin : Entretien avec Serge Paugam, http://ses.ens-lyon.fr/articles/le-lien-social-entretien-avec-serge-paugam-158136#section-4, le terme de « liens solidaires » permet de mettre en évidence les processus d’intégration sociale et les aspects interindividuels de la solidarité. Sa typologie des liens sociaux est établie en fonction de la reconnaissance et de la protection qu’ils offrent. Chaque type de lien social renvoie à des morales et à des logiques d’intégration différentes. La rupture des liens solidaires peut dès lors être analysée comme une des causes de la migration : les individus ne trouvant pas la reconnaissance et/ou la protection dans les liens solidaires de leur pays d’accueil, ils sont contraints de partir. Mais aussi comme une conséquence de la migration. Cette rupture des liens sociaux est bien souvent palliée par la rencontre d’individus de même nationalité ou de même ethnie dans le pays d’accueil. La création de ces communautés permet aux migrants de retrouver des liens solidaires, qui rappellent la solidarité mécanique théorisée par Durkheim. L’intégration avec l’ensemble de la société d’accueil, elle-même divisée entre ceux qui acceptent les migrants et ceux qui les rejettent, devient alors un réel défi pour ces migrants.

Mahaman Tidjani Alou, quant à lui, interroge la notion de service public ; en effet, la problématique migratoire pousse à une réflexion sur ses frontières, ses compétences, ainsi que son accessibilité. Il a aussi souhaité focaliser le débat sur les notions d’homme et de cœur qui doivent, selon lui, être au centre de toutes les réponses politiques, sociales et humanitaires aux enjeux migratoires. Deux problématiques majeures ont donc été cernées pour ce débat :

  • Comment (re)construire des liens solidaires avec des populations vulnérables pour leur permettre de rebondir ?
  • Quel rôle le secteur de l’humanité peut-il jouer dans la reconstruction de liens solidaires ?

Les quatre intervenants ont développé leur apport sur le sujet des « liens solidaires à l’épreuve des migrations ». La diversité des parcours et des domaines d’expertise des intervenants a permis d’obtenir une vision globale du sujet.

Annabel Desgrées du Loû, démographe et directrice de , a utilisé ses recherches sur les femmes africaines porteuses du VIH en France pour traiter le sujet du débat. Plus particulièrement, son étude a porté sur une association francilienne qui vient en aide à ces femmes, et cherche à les (ré)intégrer dans la société. Une des premières actions de cette association consiste à accueillir les femmes africaines séropositives autour d’un grand repas traditionnel. Cela leur permet de recréer des liens solidaires dans un contexte qui leur est familier : le temps du repas. Elles cherchent aussi à créer des liens solidaires par l’identification, en effet, les femmes qui gèrent cette association sont d’anciennes « bénéficiaires » et deviennent des « modèles » pour les « bénéficiaires » actuelles. Annabel Desgrées du Loû a finalement soulevé la problématique majeure de la reconstruction des liens sociaux dans les sociétés d’accueil : comment valoriser la place irremplaçable des pairs sans pour autant tomber dans l’entre soi et le communautarisme ?

Marguerite Barankitse, fondatrice de la en 1994, a présenté le combat qu’elle mène dans son pays d’origine, le Burundi. Maison Shalom est un refuge pour enfants qui en a accueilli plus de 20 000, sans distinction de leur origine ou de leur ethnie. Contrainte à l’exil en 2015, elle a continué son combat à distance. Son intervention nous rappelle l’importance de la place de l’engagement, de la détermination et du cœur dans l’aide humanitaire.

Pierre Micheletti, vice-président d’Action contre la Faim et professeur à l’Institut d’études politiques (IEP) de Grenoble, a choisi de développer son expérience sur les centres de santé pour personnes socialement défavorisées à Grenoble. Ces structures associatives cherchent à limiter les inégalités sociales face à l’accès aux soins. Cela lui a permis de mettre en perspective l’importance des pouvoirs publics dans la reconstruction de liens sociaux et solidaires, dans des situations de précarité.

Enfin, Damianos Kattar a apporté sa double expertise d’ancien politique (ex-ministre des Finances et de l’Économie du Liban) et d’humanitaire (membre de la Croix-Rouge libanaise). Son intervention s’est concentrée sur le Liban. Ce pays de 4 millions d’habitants accueille actuellement environ 2 millions d’immigrés(3)Source : http://www.iom.int/world-migration, principalement syriens, irakiens et palestiniens. Selon lui, cette situation remet en cause les liens solidaires au Liban, car elle engendre des difficultés économiques et sociales. Ce problème du cumul démographique n’est pas propice à des conditions d’accueil des réfugiés décentes et à l’établissement de liens solidaires qui apportent reconnaissance et protection.

Les interventions des participants ont été suivies d’un débat avec les chercheurs soutenus par la Fondation et le public. On peut notamment noter l’intervention d’Alvar Jones Sanchez qui a rappelé que « l’humanitaire a encore du mal à parler du migrant sans en faire une altérité absolue », en orientant la discussion sur la difficulté pour les ONG humanitaires de concilier les discours de collecte de fonds basés sur la compassion voire une certaine victimisation, et l’action concrète qui, selon lui, doit se baser sur des relations d’interdépendance et d’égalité pour ne pas être contre-productive.

Jean-Christophe Combe, directeur général de la Croix-Rouge française et secrétaire de la Fondation Croix-Rouge française, a clôturé cette journée de travail par un discours.

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1. Discours de Jean-Jacques Eledjam
2. Pour aller plus loin : Entretien avec Serge Paugam, http://ses.ens-lyon.fr/articles/le-lien-social-entretien-avec-serge-paugam-158136#section-4
3. Source : http://www.iom.int/world-migration