« J’ai fait de l’humanitaire parce que c’était toujours l’autre, en face de moi, qui était l’objet de mon attention. »

Entretien avec Frédéric Tissot 

Frédéric Tissot est parrain du Salon des Métiers de l’Humanitaire du Grand Genève qui se tiendra les 11, 12 et 13 octobre 2018 et où sera présent Alternatives Humanitaires. C’est l’occasion de revenir sur l’itinéraire de celui qui fut french doctor , en Afghanistan et au Kurdistan, directeur de la cellule d’urgence et de veille au Quai d’Orsay, et premier Consul général de France au Kurdistan, à Erbil (Irak).

Alternatives Humanitaires – En 2016 vous publiiez L’Homme debout(1)Frédéric Tissot (avec Marine de Tilly), L’Homme debout, Stock, 2016., un récit d’aventures, celles d’un médecin, « baroudeur de l’humanitaire », devenu diplomate. Un livre de rencontres, de vie(s) et de mort(s), de passion(s)… qui ressemblait beaucoup à votre existence, non ?

Frédéric Tissot – La passion, le plaisir intense… C’était ça l’action humanitaire ! Après, avec la rencontre de l’humanitaire et du politique, certains ont hurlé que l’humanitaire ne devait pas servir de caution à l’inaction politique, et c’est très bien qu’il y ait eu ce type de débats, mais le plus important pour moi reste la présence de l’autre. J’ai fait de l’humanitaire du fait de l’autre, face à moi, seul objet de mon attention. 

A. H. – Vous avez milité pour la mise en place de programmes de santé publique au Maroc et en Afghanistan ; vous avez mené des opérations humanitaires, par exemple dans le cas de la famine en Somalie, vous avez été chargé de mission pour l’accueil et l’insertion des réfugiés kurdes en France… Vous dites même que les french doctors ont marqué l’histoire de certains pays plus que certains diplomates (Afghanistan). Dans quel rôle pensez-vous avoir été le plus efficace s’agissant de la protection des populations civiles ?

F. T. – J’étais très bien dans mon rôle de médecin, face à l’autre. Parce que je les soignais un par un, je les soulageais. C’est cette relation-là qui était la plus forte et je suis toujours resté médecin, même quand j’étais diplomate, parce que je voulais construire la paix. J’avais vu, en tant que médecin, que seule la prévention pouvait éventuellement parvenir à maintenir un niveau de santé, et permettre à une société de vivre et de se développer.

A. H. – Pour avoir connu les « deux côtés », quelles différences et complémentarités voyez-vous entre l’humanitaire d’État et l’humanitaire civil ?

F. T. – Les deux « humanitaires » ont les mêmes objectifs. Je vois un côtoiement naturel entre l’humanitaire civil et l’humanitaire public, gouvernemental. Le gouvernement est l’expression de notre société civile, en France, nous l’avons élu pour qu’il assure notre sécurité et défende au mieux nos intérêts. Il y a, je trouve, des actions qui doivent être menées par le gouvernement au niveau de l’humanitaire et cela ne contredit en rien l’esprit même de l’humanitaire. On peut aussi critiquer l’humanitaire civil : notamment sa légitimité à agir. Au nom de quoi et de qui agissent les ONG ? Elles doivent agir au nom des valeurs humanitaires reconnues !

A. H. – Vous êtes aussi très critique des « dérives de l’humanitaire » et du manque parfois de communication ou de coordination avec les autorités locales. Vous donnez notamment l’exemple de Marine Jacquemin qui a entrepris la création d’un hôpital à Kaboul.

F. T. – Oui, c’est l’hôpital mère-enfant, inauguré par Bernadette Chirac, que j’attaque très durement. J’écris d’ailleurs : « tant que nous n’admettrons pas que l’honneur de la France ne réside pas seulement dans sa capacité à vendre des armes ou à planter son drapeau dans le dos des pays démunis, nos mains tendues resteront vénéneuses ». Et là on était plus que vénéneux, c’était une faute politique, éthique et technique. Marine Jacquemin était une grande reporter, très connue dans le monde francophone. Quand elle est arrivée à Kaboul, en novembre 2001, elle était quasiment la seule reporter internationale, et en direct de Kaboul elle a plaidé pour que la France construise un hôpital pour enfants. Avec Muriel Robin elles ont mobilisé le professeur Deloche, grand chirurgien cardiaque pédiatrique, alors directeur de la Chaîne de l’Espoir, la femme du Président, et d’autres ont suivi, comme l’homme d’affaires Martin Bouygues. Mais elle est allée beaucoup trop loin, les décisions ont été prises par des personnes qui ne connaissaient pas l’Afghanistan, et sans aucune concertation avec la Ministre de la santé afghane. J’insiste, cette dernière m’a dit : « Dr Tissot, mais comment dire non à la Première Dame de France ? »

A. H. – Vous mentionnez aussi les hôpitaux flambant neufs à Kaboul en 2002, pourvus d’un matériel japonais mais qui était inutilisable…

F. T. – Le gouvernement japonais avait en effet réalisé un don de matériel pour les hôpitaux de Kaboul qui étaient totalement démunis. C’était une annonce et une action extraordinaires sauf que toutes les notices du matériel livré étaient en japonais. Alors je suis allé voir l’ambassadeur japonais et lui ai demandé d’envoyer des notices que les Afghans puissent lire et comprendre. J’étais scandalisé : ce n’est pas respecter l’autre ça ! C’est une simple anecdote, mais au fur et à mesure, j’ai mieux saisi les différences entre l’humanitaire d’État et l’humanitaire civil. Quand j’étais directeur de la cellule d’urgence au Quai d’Orsay, on mettait en place toute l’aide humanitaire de la France. La différence avec l’humanitaire civil, c’est qu’il y avait de l’argent, que je pouvais, par exemple, réquisitionner des navires et acheminer des tonnes de riz à Mogadiscio. Finalement, avec Bernard Kouchner, nous avons choisi une opération qui a été extraordinaire d’un point de vue logistique ! Tout d’un coup il fallait mobiliser 13 millions d’écoliers français, leurs parents, les établissements scolaires, la Poste, les importateurs de riz… pour que le même jour, à la même heure, les enfants viennent déposer un kilo de riz, et c’est ainsi que nous avons acheminé 9 300 tonnes de riz en Somalie. C’était bien sûr trop peu pour nourrir tous les enfants de Somalie, mais tellement symbolique pour les enfants de France.

A. H. – Des opérations comme celle-ci sont-elles toujours possibles aujourd’hui ?

F. T. – Je pense, oui. Il nous faut des leaders, des gens charismatiques capables de parler et d’emporter l’adhésion. C’est ce nous avons fait avec l’opération « Riz pour la Somalie », une opération qui avait d’ailleurs été tentée en 1984 pour l’Éthiopie et qui n’avait pas abouti. Certains disent qu’aujourd’hui il n’y a plus de mobilisations, mais si ! Les Français sont généreux, et nous avons toujours autant de gens prêts à se mobiliser parce qu’ils sont scandalisés ! Certains vont donner de l’argent, d’autres se mobiliser et mobiliser d’autres personnes encore. On le voit avec l’accueil des migrants en France. Le nombre et la capacité des Français prêts à accueillir et à se mobiliser sont énormes. Certes, il est difficile de monter des structures, de trouver de l’argent, si on n’a pas un projet précis… Nous [Aide Médicale Internationale, Ndlr] on s’est construit avec l’Afghanistan. Le 27 décembre 1979 les Soviétiques envahissaient ce pays et il n’y avait pas de questions à se poser. On devait aller aider ces gens parce qu’ils étaient agressés, ils se faisaient bombarder, tuer et n’avaient pas accès à un médecin… Et nous, on était là pour ça ! C’était peut-être gentil, puéril, utopique… Mais peu importe ! Le principal c’était l’autre.

A. H. – Dans votre récit, on retrouve toujours cette même idée « d’agir pour l’autre ». Sommes-nous aujourd’hui toujours aussi concernés par ce qui se passe ailleurs ?

F. T. – Je pense oui, mais notre société a changé. À l’époque, si des médecins lyonnais pouvaient aller s’installer à Kaboul pour soigner, pour travailler dans les hôpitaux afghans c’est que c’était bien vu par le monde hospitalier. Aujourd’hui ce n’est plus la priorité des institutions, que ce soit dans le privé ou dans le public. Les gens sont prêts à donner de leur savoir-faire, de leur savoir-être et de leur temps pour des actions humanitaires, mais ces engagements ne sont plus valorisés par les institutions. En 1993, Bernard Kouchner avait signé une circulaire pour encourager les médecins, les professionnels de la santé à aller travailler avec une ONG française dans les pays qui en avaient besoin. Aujourd’hui nos institutions, nos hôpitaux, nos écoles de formations doivent aussi participer à cela, à encourager notre société à prendre des mesures nécessaires pour faciliter le départ et l’engagement des jeunes professionnels

A. H. – Vous êtes aujourd’hui enseignant à Sciences-Po Paris, vous serez le parrain de la promotion 2018-2019 de Bioforce et celui du Salon des Métiers de l’humanitaire. Que dites-vous aux jeunes qui veulent s’engager dans l’humanitaire ?

F. T. – Qu’ils trouveront des espaces et des terrains sur lesquels ils pourront éprouver non seulement un plaisir énorme, mais surtout le sens profond de la solidarité ! C’est vrai qu’il faut tomber sur quelqu’un qui donne le goût et favorise l’engagement, sur une opportunité qui permette de découvrir tel pays ou tel projet, mais une fois que cela arrive, il ne faut pas hésiter : même si les conditions ne sont pas idéales, il faut y aller !

A. H. – Vous décrivez dans votre livre l’évolution de votre carrière, et de l’aide humanitaire depuis les années 1970. Y-a-t-il des évolutions de l’aide humanitaire sur lesquelles nous devrions être alertés ?

F. T. – Nous devons faire attention au pouvoir de l’argent, car il y en a vraiment beaucoup, et au pouvoir de la technologie. Aujourd’hui c’est très facile, nous avons accès à beaucoup d’informations et tout est à portée de clic. Le mur de Berlin est tombé, nous avons tous des téléphones portables, nous ne sommes plus isolés ! À mon époque, ce n’était pas le cas. Quand je suis arrivé en Turquie pour la première fois, à la frontière avec l’Iran, je savais seulement qu’il y avait eu un coup d’État militaire en 1980 à Ankara et que Khomeini avait pris le pouvoir dans l’ancienne Perse. Ce n’est qu’en allant sur le terrain que j’ai vraiment découvert la situation, au Kurdistan d’Iran. Cela reste vrai aujourd’hui, malgré les progrès techniques, l’expérience est importance. Tant que nous ne sommes pas allés sur le terrain, il est difficile de vraiment savoir et surtout de comprendre. Il faut avoir une certaine foi, en l’autre et en soi… et ce n’est qu’en rencontrant l’autre qu’on se rencontre nous. L’estime de soi doit être quelque part là-dedans, l’estime de l’autre. Mais tout cela on l’apprend au fur et à mesure… Plus on fait de pas sur la terre de l’autre, plus on s’enrichit.

 

 

Propos recueillis par

Élise Desprez – Cité de la Solidarité Internationale

Audrey Sala – Alternatives Humanitaires

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1. Frédéric Tissot (avec Marine de Tilly), L’Homme debout, Stock, 2016.