À l’ère du tout numérique, remettre l’humain au centre de l’humanitaire

Dans le prolongement de notre n° 8 consacré aux nouvelles technologies, Anastasia Kyriacou nous propose une réflexion sur la place de l’être humain dans l’humanitaire 2.0. Même si le propos se fait très laudateur quant aux potentialités du numérique, il révèle un questionnement salutaire.

Les informations font partie intégrante de l’aide humanitaire, que ce soit sous forme de cartes, de communication ou de logistique. De l’intégration des chaînes logistiques au transfert d’espèces en toute sécurité vers les bénéficiaires, en passant par la réduction de la corruption, les technologies facilitent le partage et le filtrage des informations comme cela ne s’est jamais vu auparavant. Alors que le contexte du secteur du développement et de l’aide humanitaire se caractérise par des menaces grandissantes et des ressources de plus en plus rares, il est particulièrement important de mettre au point de nouveaux mécanismes garantissant un acheminement efficace de l’aide humanitaire mondiale.

Comment les outils numériques permettent-ils d’améliorer l’efficacité de l’aide humanitaire ?

Lors d’une intervention récente à l’occasion de la conférence AidEx organisée à Nairobi au Kenya, Michael Kilpatrick ‑ un consultant chevronné participant au programme « Good Financial Grant Practice » ‑ a référencé quelques résultats établissant que, pour 100 dollars injectés dans le circuit humanitaire, ce sont moins de 15 dollars qui sont effectivement attribués aux bénéficiaires finaux. Selon Kilpatrick, la numérisation des financements peut prévenir les fraudes et la corruption, tout en garantissant que les dollars injectés dans le circuit humanitaire soient bel et bien utilisés dans l’objectif défini. Les nouvelles technologies, comme blockchain, peuvent renforcer les chaînes logistiques ‑ historiquement sujettes à des manipulations ‑ au moyen de systèmes de suivi complets au sein desquels les données risquent moins d’être détournées.

La collecte de données et les outils de gestion numériques à caractère global, qui sont très largement utilisés par les acteurs humanitaires ‑ comme KoBoToolbox ‑ peuvent accélérer l’ensemble du processus d’analyse et, en conséquence, permettre à ces derniers de réagir plus rapidement. L’application peut être acquise à un prix abordable, et adaptée de manière à répondre aux besoins des usagers dans les contextes où aucune connexion Internet n’est disponible. Les données sont gratuites et disponibles en « open source ». Aucune connaissance technique préalable n’est nécessaire pour l’utiliser : les recenseurs peuvent être formés en quelques minutes, tandis que le dispositif peut être déployé rapidement, et ce même dans les situations les plus difficiles ou bien les endroits les plus reculés. Grâce à une telle technologie, les opérations humanitaires peuvent être menées de manière plus agile et précise, dans les délais impartis.

L’intelligence artificielle peut permettre de prédire certaines choses, tout comme les prévisions météorologiques peuvent faciliter la gestion des crises, tandis que la robotique ‑ citons les drones ‑ peut permettre d’optimiser les opérations de recherche et de sauvetage et de surmonter les défis liés à l’acheminement de l’aide humanitaire. En matière d’éducation, cette intelligence artificielle peut potentiellement soutenir les diverses capacités d’apprentissage des enfants en leur donnant les moyens de travailler au rythme qui leur convient.

L’importance d’une conception axée sur l’être humain

Les organisations humanitaires se tournent de plus en plus souvent vers les programmes de « cash transfert », qui permettent d’envoyer directement de l’argent aux populations dans le besoin, par le biais des téléphones portables. La start-up « Tempo » utilise des algorithmes dans le but d’identifier et de cibler les populations vulnérables, tout en combinant l’usage des crypto-monnaies avec les services de prestataires de solutions de paiement locaux, afin de distribuer des espèces aux bénéficiaires. L’un de ses co-fondateurs, Nick Williams, explique toutefois que nous ne nous rendons pas encore compte de tous les avantages offerts par ce type de technologies, en raison du manque de collaboration entre les spécialistes des technologies, qui se montrent enthousiastes à l’idée de produire un impact numérique dans le secteur humanitaire, et les travailleurs humanitaires œuvrant sur le terrain qui souhaitent simplement faire leur travail efficacement.

Dans le secteur humanitaire, toute initiative commence par donner la priorité aux besoins des personnes œuvrant sur le terrain, avant de remonter vers le siège ; c’est ce qui implique qu’une approche axée sur l’être humain fasse véritablement partie intégrante des processus d’innovation au sein du secteur. Pour que les technologies soient inclusives du point de vue numérique, elles doivent être conçues pour que les usagers passent moins de temps à s’adapter à la nouvelle technologie, et plus de temps à en tirer un avantage concret.

Garder confiance en l’humanité

Comme le souligne un nouveau rapport publié par Concord, qui présente une analyse des tendances numériques appliquées au développement, les TIC peuvent renforcer les capacités des gouvernements en améliorant la transparence et la responsabilité de leurs systèmes et de leurs fonctions. Selon Nick Williams, le besoin de transparence totale que nous souhaitons satisfaire grâce aux technologies reflète un manque de confiance, non seulement vis-à-vis des institutions, mais également de notre propre capacité humaine à provoquer un changement social positif.

« Les transferts internationaux et les opérations impliquant plusieurs parties dans des situations complexes sont des cas parfaits pour utiliser blockchain ; mais pour ce qui est des opérations de routine, nous devrions prioriser la reconstruction de la confiance au niveau de notre culture organisationnelle, car cette manière de procéder se révèle beaucoup plus efficace », explique-t-il.

Jusqu’à présent, l’humanité a évolué en construisant des liens de confiance par le biais des relations entre les êtres humains, plutôt que par l’usage de codes mathématiques. Prétendre que ne nous ne pouvons pas avoir confiance en tout un chacun nous empêche de cultiver l’élan qui nous permet d’établir des relations grâce auxquelles la confiance s’établit de prime abord ; et cela ébranle les fondations de ce qui permet aux êtres humains de collaborer en premier lieu.

Les innovations technologiques ont le pouvoir de simplifier l’exécution de décisions urgentes à l’échelle internationale, car nous sommes en mesure de traiter les données et de communiquer à un rythme qui n’a jamais été aussi rapide. Que les outils numériques soient utilisés pour éduquer la population mondiale, mobiliser des ressources, ou en finir avec la corruption, la manière dont les technologies évoluent dépend finalement d’un ordre du jour établi par des êtres humains. Les technologies ne devraient pas représenter un objectif en elles-mêmes, mais plutôt un mécanisme permettant de catalyser la réalisation de progrès importants, comme les dix-sept objectifs de développement durable.

Il n’est pas éthique de tester une nouvelle technologie sur le terrain humanitaire dans le simple but d’améliorer cette technologie, alors même que des vies sont en danger. Envisager la numérisation de cette manière risque d’exposer les secteurs de l’humanitaire et du développement à la déshumanisation. Sans échappatoire possible à la révolution numérique, le temps est venu d’accepter la composante numérique de notre présent et de notre futur, en conservant toutefois une attitude consciente vis-à-vis de la nécessité de préserver notre humanité.

 

Pour en savoir plus sur la manière dont les innovations numériques produisent un impact sur l’aide humanitaire et le développement, rendez-vous à AidEx 2018 organisé à Bruxelles les 14 et 15 novembre 2018 où la revue Alternatives Humanitaires aura un stand.

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