Un tout petit monde pour de grandes catastrophes

 

 

Les Coulisses du monde
des catastrophes « naturelles »

Sandrine Revet

Éditions de la Maison des sciences
de l’homme, coll. Le (bien)
commun, 2018

Depuis une quinzaine d’années, Sandrine Revet s’est engagée sur un secteur de la recherche en sciences sociales jusque-là peu exploré, celui des catastrophes dites « naturelles ». Elle en est devenue une spécialiste particulièrement reconnue non seulement en France, mais aussi sur le plan international. Ses analyses – particulièrement sur la manière dont les différents acteurs (États, agences des Nations unies, ONG, Mouvement Croix-Rouge/Croissant-Rouge, sociétés civiles) y font face, les gèrent, les interprètent – font autorité. Anthropologue et directrice de recherche au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po Paris, cette chercheure publie, bien sûr, régulièrement. Toutefois, dans une production déjà abondante, son dernier ouvrage consacré aux coulisses du système international de gestion et de préparation aux désastres est en passe de devenir un maître-livre.

Avant de commencer son parcours académique par un doctorat, elle a travaillé durant trois années dans le milieu du développement et de l’humanitaire à Madagascar, puis au Venezuela. Cette expérience de praticienne l’a marquée, d’autant que c’est dans ce dernier pays qu’elle a été confrontée à sa première post-catastrophe. Alors chef de mission d’une ONG française, elle y pilotait un projet d’appui aux sinistrés de Caracas et de sa région, après des coulées de boue dévastatrices, un phénomène qui frappe cette zone régulièrement une ou deux fois par siècle, depuis que la colonisation espagnole l’a peuplée et urbanisée.

Après avoir analysé les problématiques de reconstruction post-catastrophe, les multiples interprétations auxquelles un désastre donne lieu (notamment à partir de cet acquis latino-américain dont elle tira un premier ouvrage, issu de sa thèse de doctorat), elle s’est orientée sur le gouvernement des catastrophes. Elle a mis alors l’accent sur le milieu professionnel qui se constituait pour prendre en charge ces situations de crises. Elle en propose aujourd’hui une approche en tout point remarquable, à travers une ethnographie des pratiques de ses professionnels.

Par bien des aspects, cet univers professionnel est interconnecté avec celui des travailleurs humanitaires et le recoupe en partie. Cependant, il se singularise par la présence plus marquée par rapport aux sciences sociales de scientifiques issus des sciences dures, à commencer par les sciences de la Terre, ainsi que de praticiens formés dans ce moule (ingénieurs ou géologues, par exemple).

L’étude qu’elle en propose – particulièrement rigoureuse et fouillée – s’alimente d’exemples d’autant plus documentés qu’elle est le fruit de sept années d’enquête approfondie sur divers continents, incluant une large participation à des conférences, sessions de formation, rencontres internationales. En somme, elle est allée au cœur de ce monde. Le livre s’ouvre d’ailleurs par le récit étonnant de la séance de clôture de la Conférence de Sendai au Japon qui, en mars 2015, produira le Cadre d’action de Sendai. C’est-à-dire la stratégie adoptée par la communauté internationale et supposée « réguler et organiser pour les quinze prochaines années la “réduction des risques de catastrophes” au niveau mondial » (p.  9).

Le travail que présente Revet établit à la fois un bilan de ce parcours de recherche au long cours et une capitalisation de ses travaux antérieurs. Il constituera désormais une référence incontournable, d’abord pour qui veut comprendre comment a été progressivement conceptualisé et bâti – sur ce versant des désastres dits « naturels » – un système international, mêlant aide et réduction des risques(1)Avec le sigle aujourd’hui bien connu de RRC (Réduction des risques de catastrophe) ou DRC (Disaster Risk Reduction) en anglais.. Ensuite, il sera tout autant d’une particulière utilité pour les praticiens – quels que soient leur métier et leur position – soucieux de mieux identifier ses dispositifs principaux, ses grands courants, ses codes et la manière dont eux-mêmes (le cas échéant) s’y insèrent. Cet outil leur permettra de penser la catastrophe mais aussi les pratiques de l’aide, de la préparation, de la prévention ou encore de la résilience.

Organisant sa démarche en trois parties fort bien équilibrées, la chercheure explique dans la première le cheminement historique de la construction d’un pareil monde professionnel. Elle pointe le passage en termes de structure de coordination – sous la houlette des Nations unies – de l’United Nations Disaster Relief Organization (UNDRO) à l’Office for the Coordination of Humanitarian Affairs – OCHA, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (p. 38). Elle dresse aussi le portrait de plusieurs personnalités qu’elle qualifie d’« entrepreneur-frontière(2)À partir d’une notion proposée par le sociologue Henri Bergeron. », tels Michel Lechat – un épidémiologiste belge (p. 36) – ou Franck Press, un géophysicien américain spécialiste en sismologie (p. 44). La manière dont le Cadre d’action de Hyogo (qui précéda celui de Sendai) fut mis en place en 2005 quelques mois après le tsunamide 2004 n’avait jamais été aussi clairement explicitée et contextualisée, y compris à travers ce qu’il a reflété de la lutte entre les différents cadrages scientifiques des catastrophes opposant divers professionnels.

L’auteure nous livre ensuite une analyse iconographique particulièrement fouillée des images et de la représentation des cataclysmes eux-mêmes, de leurs victimes (avec l’insistance mise en la matière par les intervenants sur les femmes et les enfants), mais aussi de leurs héros, leurs médiateurs ou encore des communautés. Dans une deuxième partie, elle aborde précisément la dynamique de fabrication de ce monde international des catastrophes « naturelles ». Elle montre comment ces dernières sont passées d’événements locaux – à la rigueur nationaux – à une dimension internationale. Ce qui n’était pas du tout évident au départ puisque, matériellement, elles sont le plus souvent des événements territorialisés. Dès lors, pour les rendre internationales, « il est en premier lieu indispensable d’énoncer que leur prise en charge doit déborder les frontières nationales. Pour impliquer des acteurs et des outils venant de différentes parties du monde ». Afin de s’appuyer dans un second temps « sur un ensemble de savoirs de représentations qui permettent d’élaborer une image globale des catastrophes » (p. 81).

Revet analyse très finement la mise en place de grammaires de légitimation au triple plan moral, économique et sécuritaire (p. 82-88), puis – celles-ci ne suffisant pas – la construction de dispositifs technologiques internationaux, particulièrement sous la forme de sites internet interactifs extrêmement élaborés. À commencer par le GDACS(3)Global Disaster Alert and Coordination System., lequel a lui-même engendré une plate-forme de coordination en temps réel – l’Osocc Virtuel –, essentiellement réservé à l’usage des disaster managers(p. 90). C’est cette conjonction qui facilite et accompagne le passage des dispositifs professionnels du national à l’international, notamment à travers des trajectoires internationalisées. Une illustration en est fournie dans un encadré passionnant présentant le parcours d’un ingénieur nicaraguayen, d’un géographe péruvien ou encore d’un psychologue mexicain (p. 106-110). Dans un précédent encadré (p. 94-95) l’auteure montre aussi combien il s’agit d’un tout petit monde, ce qui éveillera certainement des échos parmi les professionnels de l’humanitaire lecteurs du livre. Certaines anecdotes dont elle le parsème sont fascinantes, telle celle sur les différences de statut à l’intérieur du milieu, matérialisées par la route suivie d’hôtel en hôtel pour aller chercher les invités et ensuite leur placement aux différentes tables d’un dîner officiel clôturant la première journée d’un exercice de simulation coorganisé au Pérou par OCHA et les autorités locales (p. 98-100).

On ne s’étonnera pas que cet univers se soit adjoint un mécanisme diplomatique, car les enjeux politiques de la gouvernance des catastrophes sont devenus si importants que les États ne pouvaient s’en désintéresser (p. 115). On ne s’étonnera pas non plus que certains cherchent à promouvoir en son sein un outil scientifique supposément spécifique qui passerait par l’émergence d’une nouvelle discipline : la « désastrologie » (p. 119-122). L’auteure ne se prononce pas quant à son avenir, mais on peut penser que ses contours plutôt flous traduisent une absence de consensus sur ce point. En revanche, elle souligne – à juste titre – la porosité entre les différentes disciplines qu’elle mobiliserait tout comme avec le domaine de la pratique. Avec ce que cela signifie aussi en termes de circulation des individus et d’interactions entre différentes scènes.

Elle démontre avec beaucoup d’acuité comment, dès lors – en dépit de l’hétérogénéité des cultures, des métiers et des positions –, s’est mis peu à peu en place une normalisation du langage, des pratiques et des normes. De manière à ce que tout le monde parle de la même chose et pense de façon identique la catastrophe. Enfin, elle consacre sa troisième et dernière partie à une déconstruction – spécialement pertinente à notre avis – des thématiques de la préparation et de la résilience. Avec subtilité, elle souligne que la préparation diffère de la prévention ainsi que de la prévision avec laquelle elle est trop souvent confondue (p. 181). En dépit de son succès dans ce monde international des catastrophes avec la multiplication – à l’excès peut-on estimer – des simulations et exercices, sa performativité vis-à-vis de la survenance d’un futur désastre continue d’interroger.

Dans sa conclusion, Revet revient sur la manière dont s’est fabriqué peu à peu ce milieu à partir d’un assemblage d’éléments au départ hétérogènes et ce que ces derniers ont fini par produire. Elle souligne la double dynamique entre leur capacité à créer un espace pour l’émergence d’un monde commun (avec langage, rites et histoire) tout en maintenant des cadrages différents qui témoignent, en creux, de la persistance de visions dissemblables des catastrophes (p. 204). L’auteure termine en plaidant pour que l’anthropologie éclaire de façon de plus en plus approfondie les diverses modalités de production des outils de la RRC. Et on ne peut que la suivre sur ce point, tant cet acronyme – et ce qu’il recouvre – est devenu un mantralargement partagé, à commencer par le système international humanitaire.

En attendant les nouvelles pistes de recherche que Sandrine Revet esquisse, on ne peut que recommander – toutes affaires cessantes – la lecture de son livre. D’autant plus qu’en dépit de sa richesse analytique et informative ainsi que de sa densité, il se laisse découvrir très agréablement grâce à un style fluide avec une grande clarté d’expression et une absence remarquable de jargonnage. Il est aussi illustré de photos, pourvu d’annexes éclairantes et de notes dont le nombre a fait l’objet d’un choix serré si bien qu’elles n’encombrent en rien le texte principal.

Si l’auteure se l’interdit par souci de neutralité axiologique, le chroniqueur se permettra, lui, de formuler l’hypothèse que cet opus– au-delà de la seule discipline de l’anthropologie – aura un impact positif sur les pratiques des travailleurs humanitaires nationaux comme internationaux, en contexte de catastrophe. En même temps qu’il irriguera la réflexion des analystes et des chercheurs travaillant sur le champ des études humanitaires, toutes disciplines confondues.

Philippe Ryfman, Professeur et chercheur associé honoraire (Université Paris I Panthéon-Sorbonne)

Chercheur (ONG/Action humanitaire)

Voir et entendre l’interview que Sandrine Revet nous a accordée sur notre site:

http://alternatives-humanitaires.org/fr/2019/02/27/sandrine-revet-directrice-de-recherche-sciences-po

 

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ISBN de l’article (HTML): 978-2-37704-520-4

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1. Avec le sigle aujourd’hui bien connu de RRC (Réduction des risques de catastrophe) ou DRC (Disaster Risk Reduction) en anglais.
2. À partir d’une notion proposée par le sociologue Henri Bergeron.
3. Global Disaster Alert and Coordination System.