Tambora en emporte le climat

L’année sans été
Tambora, 1816. Le volcan qui
a changé le cours de l’histoire

Gillen D’Arcy Wood
La Découverte, 2016 (version brochée), 2019 (édition de poche)

Les travaux de recherche sur les catastrophes « naturelles » se multiplient de façon exponentielle ces dernières années. Il a été rendu compte ici-même du remarquable travail de Sandrine Revet(1)Philippe Ryfman, « Un tout petit monde pour de grandes catastrophes », Alternatives Humanitaires, n° 10, mars 2019, p. 184-187, http://alternatives-humanitaires.org/fr/2019/03/26/un-tout-petit-monde-pour-de-grandes-catastrophes/#more-7750. Le livre de Gillen D’Arcy Wood – historien américain et professeur à l’Université de l’Illinois – s’inscrit lui dans une tentative d’histoire globale, à l’échelle de l’ensemble de la planète, d’une catastrophe que l’on pourrait qualifier dans le langage contemporain d’« environnementale », longtemps occultée. Il s’agit de la gigantesque et apocalyptique éruption, en avril 1815, du volcan Tambora sur l’île aujourd’hui indonésienne de Sumbawa. À l’époque, elle appartenait au domaine colonial des Indes néerlandaises, alors sous occupation britannique.

Après cinq ans de recherches en vulcanologie, en climatologie, mais aussi en histoire littéraire, sociale, économique ou politique, d’Arcy présente une théorie plutôt solidement étayée sur l’impact multiforme d’un déchaînement volcanique sans égal dans l’histoire du monde moderne. En tout cas, la première à pouvoir être documentée. Selon lui, « le Tambora constitue un cas d’école montrant la fragile interdépendance entre les humains et le système naturel ». L’histoire de cette crise climatique vieille de deux siècles et de ses conséquences doit clairement – pour l’auteur – avoir une valeur prédictive quant à celles qui pourraient résulter de l’actuel réchauffement climatique dû aux activités humaines.

Faute d’archives, les récits de témoins directs sont rares et la région étant à l’époque très isolée, l’estimation du nombre de victimes est difficile et imprécise. Elle oscille entre 60 000 et 120 000 morts, y compris les personnes mortes de faim ou de maladies dans les jours et semaines chaotiques qui suivirent la catastrophe. Pour l’auteur, l’explosion de Tambora a provoqué trois ans de changement climatique d’une ampleur extraordinaire. Il va même jusqu’à écrire que « cette éruption exceptionnelle a modifié l’histoire humaine ». En tout cas, dans certaines régions d’Asie, son impact s’est fait ressentir durant tout le reste du XIXesiècle.

Le projet scientifique de l’essayiste est d’établir ce qu’il appelle des « téléconnexions » (terme en vogue dans les sciences de l’écologie et du climat) entre l’éruption et une série de phénomènes observés aussi bien en Asie qu’en Europe, en Amérique latine que du Nord. Qu’ils soient d’ordre social, économique, sanitaire, politique ou environnemental, ils sont survenus dans les années immédiatement postérieures. Même si le lien avec l’éruption n’a été établi que récemment, le plus connu est cette « année sans été » que traversa l’Europe de l’Ouest en 1816.

En juin et juillet de cette année-là, justement, un groupe de jeunes Anglais fortunés se retrouve bloqué dans un chalet sur les bords du lac Léman, en Suisse. S’ils n’en sortent guère, c’est précisément du fait du temps particulièrement exécrable qui règne alors : pluies incessantes, blizzard violent et quasi-permanent alternent avec neige et inondations. Peinant à tromper leur ennui, Percy Shelley et Mary Godwin (la future Mary Shelley), Lord Byron et sa compagne Claire Clairmont (la demi-sœur de Mary) discutent, réfléchissent ensemble et – plus que tout – écrivent. Percy rédigera là plusieurs de ses principaux poèmes qui le feront passer à la postérité dans la culture anglophone. Surtout Mary – tout juste âgée de 18 ans, mais d’une extrême précocité intellectuelle et créatrice – imagine une créature créée de la main de l’homme mais à peine humaine, déformée, tordue, de grande taille et qui échappe à son créateur, le docteur Frankenstein. C’est donc durant cet été – qui n’en est pas un – que l’une des plus célèbres œuvres de la littérature occidentale, Frankenstein, sort de l’imagination enfiévrée de Mary Shelley.

Le lien avec l’anomalie climatique est aujourd’hui reconnu. Pour d’Arcy, « les célèbres écrits des Shelley sont totalement impliqués dans le réseau de rupture écologique qui a suivi l’éruption du Tambora […], moment où une crise de subsistance a affaibli les populations européennes et où l’épidémie de famine a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes ». Mais l’auteur n’en reste pas là et durant les six chapitres suivants – extrêmement fournis, détaillés, fourmillant de références multiples –, il nous entraîne au rythme d’un véritable carnet de voyage du Bengale aux Alpes en passant par le Yunnan en Chine, le Pôle Nord, l’Irlande ou encore les États-Unis.

La démonstration qu’il s’efforce de nous présenter est glaçante et fascinante. Elle mérite attention et réflexion. Cependant, si l’aspiration est vaste, l’argumentation n’est pas toujours aussi convaincante que l’auteur voudrait nous le faire accroire. Ainsi, certains développements sont d’intérêt inégal, par exemple celui sur les États-Unis. Au surplus, une écriture assez péremptoire et l’absence de véritable débat critique dans la plupart des chapitres s’avère fréquemment gênante, voire contre-productive. Si d’Arcy se réfère constamment à diverses disciplines scientifiques – aussi bien en sciences dures qu’en sciences humaines –, à l’évidence il ne sélectionne que les références et les faits allant dans le sens de sa thèse.

Or d’autres explications des famines, épidémies et autres crises économiques survenues peuvent être – et ont été – avancées. Il aurait été ainsi intéressant qu’il les présente en détail et les confronte à la sienne. Las. En outre, si l’aide internationale à proprement parler n’existait pas encore à l’époque, des mécanismes de solidarité internes aux pays ou transfrontaliers avaient commencé à être mis en place à partir du XVIIIsiècle, en Europe en tout cas.

L’auteur ne semble pas vraiment s’y intéresser. Il fait certes référence, à propos de la première grande crise alimentaire et de subsistances dans l’Irlande alors sous domination britannique(2)Vingt ans avant les ravages de la Grande Famine des années 1840. à « l’échelle du désastre de 1816-1818 ». Celle-ci aurait obligé « les classes dirigeantes à redéfinir leurs responsabilités morales envers l’ensemble de la population », mais il n’insiste guère. On regrettera aussi quelques erreurs de dates factuelles dans un travail qui se veut un modèle de rigueur scientifique, comme celle de la datation de l’éruption du Vésuve qui aurait détruit Pompéï en 79 avant J.C., alors qu’évidemment c’était après…

Néanmoins, l’ouvrage mérite le détour car il ne s’agit pas d’un pur livre d’historien, mais bien plutôt d’une démarche à l’ambition affirmée de mise en garde sur les conséquences du réchauffement climatique contemporain. C’est le véritable sens de cette analyse de la crise du Tambora. Cet événement remontant à deux siècles – et l’auteur a raison de le souligner – est riche d’enseignements sur bien des points. Particulièrement sur l’impact (dont il reconnaît d’ailleurs combien il reste difficile à mesurer) qu’elle a eu sur le monde animal, le milieu végétal et les populations biotiques. Ensuite, sur le fait qu’une crise écologique d’ampleur ne saurait être limitée à ces conséquences immédiates, mais doit justement être prise en compte sur la longue durée. Enfin, sur le fait que les conséquences à long terme d’une perturbation majeure du climat n’affectent pas seulement le monde physique, le règne animal, le monde végétal et les sociétés humaines, mais aussi l’univers des idées et de la technologie.

On nous permettra d’ajouter aussi le questionnement quant à son impact sur le système international de l’aide, ses capacités d’adaptation, ses principes et ses pratiques, pour faire le lien avec les milieux et contextes contemporains dans lesquels baignent nombre de lecteurs de la revue. Pour mieux démentir Mary Shelley qui fait dire à la Créature de son roman que « tous les hommes détestent les malheureux ».

Tout dans l’engagement humanitaire démontre le contraire. En même temps, une forme de « pessimisme climatique » trop affirmée pourrait entraver la nature et la qualité des réponses. La contribution des acteurs de l’humanitaire à la lutte contre le réchauffement – en termes particulièrement de prévention, de préparation et de réponse – aux futurs cataclysmes, s’avère donc cruciale. La « littérature de catastrophe » a aussi cette fonction.

Philippe Ryfman

Professeur et chercheur associé honoraire (Université Paris I Panthéon-Sorbonne)

Chercheur (ONG/Action humanitaire)

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ISBN de l’article (HTML): 978-2-37704-566-2

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1. Philippe Ryfman, « Un tout petit monde pour de grandes catastrophes », Alternatives Humanitaires, n° 10, mars 2019, p. 184-187, http://alternatives-humanitaires.org/fr/2019/03/26/un-tout-petit-monde-pour-de-grandes-catastrophes/#more-7750
2. Vingt ans avant les ravages de la Grande Famine des années 1840.