De la recherche du juste milieu entre les générations

E.Baudon

 

Étienne Baudon • Action contre la Faim

Donner la parole à un jeune salarié d’une ONG nous a semblé pertinent au moment d’ouvrir ce dossier du « changement générationnel ». C’est là une bonne manière de connaître et de mieux comprendre les représentations que la jeune génération s’est forgées de l’humanitaire, d’identifier les points d’accroche comme de rupture avec ses aînés. Et d’envisager ce que, toutes générations confondues, elles pourront inventer.

Action contre la Faim vient de fêter ses 40 ans d’existence. Créée en 1979, cette ONG fait partie de la génération des French Doctors. Ces militants médicaux ont lancé un nouveau mouvement dans les années 1970, celui de la réponse aux situations de crise via des concepts et des pratiques modernes, comme le témoignage sur les actions ou une logistique plus flexible et réactive. Plus tard, grâce au plaidoyer, ces ONG ont su sensibiliser le public d’une manière différente. Par la professionnalisation du secteur, la réponse humanitaire s’est révélée plus adaptée, plus efficace, comportant désormais trois phases : préparation aux chocs, relèvement, et relance du développement. C’est maintenant au tour de la nouvelle génération d’humanitaires – ceux qui sont nés après 1985 – d’imaginer des utopies.

« La jeune génération est désireuse de travailler avec celles qui la précèdent. »

Comment faire du changement générationnel au sein des ONG une opportunité d’évolution du secteur ? Cette question est primordiale pour deux raisons. D’abord parce que certains jeunes humanitaires seront encore au sein, peut-être même à la tête, des organisations dans quelques années. Ensuite parce que la jeune génération est désireuse de travailler avec celles qui la précèdent. Il ne s’agit donc pas de pointer du doigt ces dernières, mais de trouver des synergies pour œuvrer ensemble, afin que les jeunes exposent leurs idées, et que les anciens transmettent leur savoir pour éviter de reproduire des erreurs du passé, et d’en commettre à l’avenir. Ces deux apports permettront de créer l’humanitaire de demain. Et la génération suivante fera de même…

Une nouvelle vision de l’humanitaire

Les jeunes du monde entier ne cessent de montrer leur créativité en lançant des projets, des entreprises, des idées, des mouvements variés pour défendre des causes qui leur paraissent justes. La génération Y est significativement plus engagée dans les problématiques sociétales que les générations précédentes. Pour preuve, les études sur les donateurs et les bénévoles en France montrent clairement que les jeunes sont la tranche d’âge la plus généreuse (en proportion de leurs revenus) envers les associations(1)Étude France Générosités, « Les jeunes et la générosité », octobre 2016.. De plus, c’est la partie de la population la plus engagée dans des mouvements associatifs et citoyens aux idéaux et méthodes plus radicaux que leurs devanciers. A fortiori, cette volonté d’engagement se retrouve dans le secteur humanitaire.

Cette nouvelle génération n’hésite pas à intégrer de grandes ONG pour apprendre à « parler humanitaire », à manager, à trouver sa place tout simplement. Depuis une trentaine d’années, des établissements spécialisés dans la solidarité internationale ont vu le jour (l’École supérieure de commerce et de développement 3A ou Bioforce), tandis que les écoles classiques (Sciences Po par exemple) ont ouvert des cursus dédiés à la solidarité internationale. Le but est de maîtriser les codes du secteur économique privé et des organisations politiques, et de les mettre au service de la solidarité internationale. La multiplication des filières spécifiques répond à une demande forte et croissante des jeunes de se former au monde solidaire et, ayant maîtrisé les codes entrepreneuriaux, d’établir des partenariats plus facilement. Ils travaillent ou travailleront dans les organisations de solidarité, mais seront plus pragmatiques quant à la réalité des entreprises, parce qu’ils seront guidés par des méthodes éprouvées et des compétences acquises. Ils auront la force de leurs convictions, sans aucun doute.

Mais pragmatique ne veut pas dire abandonner ses idéaux. Les jeunes sont plus exigeants sur le rôle que les grands groupes et les politiques jouent dans la société. Ce qui pousse certains d’entre eux à remettre en cause l’un des cinq principes de l’humanitaire : l’impartialité. Selon eux, il n’est pas possible de se battre pour un monde plus juste sans faire de militantisme. Le lobbyisme en fait partie. L’impartialité, c’est ne pas prendre parti pour un camp lors d’une crise. Le militantisme du secteur est centré sur le combat pour la bonne application du droit international humanitaire. D’ailleurs, l’ensemble des grandes ONG ont un département plaidoyer en leur sein. Et quitte à s’engager, autant y aller franchement : les thématiques modernes, comme les LGBTQ+ et le féminisme, sont essentielles et doivent être intégrées dans les ONG, tant dans leurs programmes que dans leur fonctionnement interne. Pour l’instant, ce n’est pas systématiquement le cas.

« Pragmatique ne veut pas dire abandonner ses idéaux. »

En effet, en tant que jeune travailleur du monde de la solidarité internationale, on peut penser que les ONG sont en avance sur les sujets de société. Mais on peut vite déchanter quand on réalise que ces structures sont en fait « seulement » à l’image de la société actuelle : ni en avance ni en retard. Le sexisme n’épargne pas les salariés des ONG. Et alors que les féminicides sont un sujet on ne plus actuel et majeur, certaines ONG ont refusé que leurs salariés les plus engagés dans ce combat (selon les dires desdits salariés) aillent défiler en leur nom lors de la marche du 23 novembre dernier à Paris. Certes, ces résistances internes ne seraient pas liées uniquement à la question générationnelle, mais aussi à des désaccords plus politiques. Reste que les dispositifs managériaux du secteur ne semblent pas toujours, loin de là, avant-gardistes.

La technologie et ses nouvelles pratiques

La jeune vision de l’humanitaire repose notamment sur deux thématiques majeures : la technologie et l’environnement. En effet, née avec Internet, la génération Y maîtrise mieux le réseau que ses aînés, elle a une connaissance de sa puissance et de ses outils. De fait, la viralité des réseaux sociaux est une véritable arme lorsqu’elle est optimisée. Ainsi, les jeunes sont-ils à l’initiative des campagnes de brand shaming pour dénoncer les comportements de grands groupes, à l’image de la Société Générale, épinglée pour ses financements des énergies fossiles en 2018(2)Baptiste Giraud, « La Société Générale accro au gaz de schiste », Reporterre, 13 décembre 2018.. Les campagnes de boycott ont une influence énorme sur les entreprises, qui considèrent cette méthode comme un risque majeur. Cela les oblige à réagir rapidement pour sauvegarder leur image et leur réputation.

Internet et les smartphones permettent d’avoir un accès à l’information immédiate en permanence. Lorsqu’un événement, même mineur, se passe de l’autre côté du globe, nous sommes au courant. Les sources d’information sont beaucoup plus nombreuses qu’auparavant, tandis que la méfiance envers les médias traditionnels pousse les jeunes à soutenir des médias alternatifs (Reporterre, Médiapart…), et que la propagation des fake news les encourage à multiplier les sources. L’immédiateté de l’information entraîne la spontanéité des réactions, une marque de fabrique des jeunes, avec tous les risques que cela comporte et dont il est important d’être conscient.

De même, le digital permet de développer de nouveaux moyens de collecte, à l’image du crowdfundingqui existe depuis plusieurs années et a déjà démontré son efficacité. D’ailleurs, la majorité des donateurs des campagnes de financement participatif est jeune(3)Étude France Générosités, « Baromètre du crowdfunding en France 2016 », février 2017., une bonne chose si l’on conserve une source de collecte correspondant mieux aux donateurs qui le sont moins…

D’autres leviers, plus récents, sont intéressants par leur remise en cause des structures de solidarité internationale traditionnelles. En 2017, Jérôme Jarre (influenceur renommé, très suivi par les jeunes) lançait une collecte de fonds pour répondre à la crise alimentaire en Somalie(4)Victoria Ouicher, « Jérôme Jarre et sa Love Army luttent contre la famine en Somalie », Positivr, 3 juillet 2017.. En quelques jours, 2,4 millions de dollars ont été collectés. Il a baptisé sa communauté de donateurs la « Love Army », et a créé un réel engouement pour la crise somalienne. Jérôme Jarre est parti sur le terrain et a rendu compte sur Twitter de l’avancée du projet. Les ONG ont alors dénoncé le manque de professionnalisme de l’initiative, et ont reproché à l’influenceur de ne penser qu’à court terme, et de ne pas faire réfléchir ses donateurs(5)Camille Belsoeur et Vincent Manilève, « Jérôme Jarre n’a pas vraiment compris le travail des ONG », Slate, 4 avril 2017.. En réalité, il lui a été reproché d’avoir agi sous le coup de l’émotion, sans penser aux conséquences. Jérôme Jarre est un excellent exemple de la puissance de la jeunesse et de ses outils, mais auxquels il faut apporter l’expérience des générations précédentes.

Génération écologiste

La deuxième thématique est l’environnement qui mobilise beaucoup la jeune génération, dont les modes de vie et de consommation prennent davantage en compte l’impact écologique. Le bio et le local, tout comme la mobilité douce sont des enjeux majeurs chez les jeunes. Le renforcement de leur engagement se traduit notamment par les grèves pour le climat, initiées par Greta Thunberg, et qui rassemblent des centaines de milliers de jeunes à travers le monde. Bien que la majorité de la population soit aujourd’hui sensibilisée à l’importance de rester sous les deux degrés de réchauffement, les jeunes sont le porte-voix et demandent tant aux politiques qu’aux industriels de s’engager dans ce sens.

Ils sont sensibles au fait que, au niveau international, le dérèglement climatique a des conséquences directes sur les populations : la montée des eaux met en péril des millions de personnes, leur habitat et les terres cultivables ; la désertification influe sur les cultures, les conditions de vie, notamment la nutrition ; des déplacements de populations majeurs sont à prévoir (si l’on en croit une étude de la Banque mondiale(6)Étude Banque mondiale, “Preparing for Internal Climate Migration”, 2018. qui parle de 143 millions de réfugiés climatiques d’ici à 2050).

Les jeunes humanitaires, plus sensibilisés et convaincus, ont ici un rôle à jouer. Certes, les programmes humanitaires intègrent de plus en plus les migrations climatiques, en tentant de prendre en charge ces « réfugiés ». Il y aura forcément une influence et une pression grandissante sur le droit international humanitaire. Mais il manque encore des aspects déterminants que les nouvelles générations, avec leur regard et leurs préoccupations, peuvent mettre en avant. Il en va ainsi de la gestion de déchets. Par exemple, si la filière africaine de recyclage des batteries utilisées par les ONG existe, elle est peu développée, et il n’existe aucun recensement de ces centres de recyclage. Quelques travaux menés par des ONG montrent qu’ils manquent d’efficacité, et que les batteries sont mal recyclées, entraînant une pollution de l’environnement. Or les jeunes humanitaires poussent pour que les ONG montrent une exemplarité sans faille dans leurs programmes : construire des panneaux solaires et des batteries pour alimenter des foyers dans le besoin n’a de sens que si elles prévoient en amont comment les recycler.

Échanger pour s’améliorer

Les propos tenus jusqu’ici peuvent laisser penser que les jeunes reprochent beaucoup à leurs aînés (OK, boomer !(7)« “Ok Boomer” : un terme plus profond que vous imaginez… », Mr. Mondialisation, 22 décembre 2019, https://mrmondialisation.org/ok-boomer-un-terme-plus-profond-que-vous-imaginez/?fbclid=IwAR3RH-J897MvkXJF2pl1_eOaOs8XAtUrQY5-XnW4dCIQDdlmQFBvhdZYyNE ). Cependant, si les jeunes veulent façonner le monde (et le secteur humanitaire) à leur façon, comme les générations précédentes l’ont fait avant elles, ils sont conscients de l’importance de l’héritage des générations précédentes. Celles-ci ont des expertises très importantes en termes de pratiques humanitaires qui fonctionnent. Le secteur de l’humanitaire est dynamique et n’hésite pas à se remettre en question. C’est un signe de compatibilité entre générations, et d’une volonté d’ouverture vers l’avenir. Par exemple, l’innovation est vue comme un élément d’une importance capitale. Danielle Tan (consultante et chercheure) et Pierre Gallien (Humanité & Inclusion) disaient eux-mêmes en 2018 : « Ce qui a changé ces dernières années, c’est de voir l’innovation accéder au rang de préoccupation stratégique pour le secteur humanitaire dans son ensemble(8)Danielle Tan et Pierre Gallien, « Les nouvelles technologies à l’épreuve de l’éthique humanitaire », Alternatives Humanitaires, n° 8, juillet 2018, p. 5, http://alternatives-humanitaires.org/fr/2018/07/03/new-technologies-put-to-the-test-of-humanitarian-ethics. » Le secteur souhaite s’améliorer perpétuellement. Il existe une culture et des pratiques propres aux anciens, que les jeunes peuvent décider de garder ou non.

« Une évolution constructive, efficace et respectueuse ne pourra se faire qu’avec un transfert de compétences et de savoirs entre les générations. »

La nouvelle génération apporte un regard frais sur l’humanitaire. Elle exprime un idéal à atteindre dans l’expression de sa solidarité internationale. Elle souhaite apporter des changements structurels qu’elle juge nécessaires et inévitables. Tout est réuni pour aborder un monde économique qui a changé. Les grandes entreprises sont des cibles partenariales privilégiées, parce que les jeunes considèrent que leur devoir moral est plus prononcé qu’auparavant. Le secteur privé doit, selon eux, assumer son rôle plus important dans la société. Les start-up, quant à elles, intègrent de plus en plus la dimension sociétale dans leur ADN, pour créer une synthèse philanthropique-économique.

Il est impossible d’envisager l’avenir sans se baser solidement sur le passé. Gilles Pison, chercheur associé à l’Institut national d’études démographiques (Ined), écrivait dans le précédent numéro d’Alternatives Humanitaires que « pour explorer le futur, il est utile d’avoir en tête les évolutions passées(9)Gilles Pison, « Les perspectives démographiques mondiales : entre certitudes et interrogations », Alternatives Humanitaires, n° 12, novembre 2019, p. 7, http://alternatives-humanitaires.org/fr/2019/11/14/les-perspectives-demographiques-mondiales-entre-certitudes-et-interrogations ». S’il parlait là de l’évolution démographique mondiale, cette phrase est tout aussi pertinente quant à l’impact du changement générationnel sur le secteur humanitaire. Une évolution constructive, efficace et respectueuse ne pourra se faire qu’avec un transfert de compétences et de savoirs entre les générations. Il faut que la coopération intergénérationnelle reste au service de la coopération internationale. Les choses changent, et c’est bien. Les points de friction peuvent venir du manque de rapidité et de flexibilité des anciens, mais aussi de l’impatience et de la radicalité des jeunes. Il en va donc de la responsabilité de chacun des acteurs humanitaires de trouver un juste milieu pour que l’impact du changement générationnel ne soit que positif.

Biographie Etienne Baudon

 

Étudiant en deuxième année de master à l’École supérieure de commerce et de développement 3A à Lyon, Étienne Baudon a 26 ans. Après avoir travaillé en alternance pendant deux ans pour Heoh, une start-up proposant des outils de collecte de dons aux associations et ONG, Étienne quitte le monde privé pour le secteur humanitaire. Il intègre Action contre la Faim en septembre 2019 au sein du service Partenariat. Il se destine à des missions de terrain au sein de grandes organisations de solidarité internationale. 

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ISBN de l’article (HTML) : 978-2-37704-618-8

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1. Étude France Générosités, « Les jeunes et la générosité », octobre 2016.
2. Baptiste Giraud, « La Société Générale accro au gaz de schiste », Reporterre, 13 décembre 2018.
3. Étude France Générosités, « Baromètre du crowdfunding en France 2016 », février 2017.
4. Victoria Ouicher, « Jérôme Jarre et sa Love Army luttent contre la famine en Somalie », Positivr, 3 juillet 2017.
5. Camille Belsoeur et Vincent Manilève, « Jérôme Jarre n’a pas vraiment compris le travail des ONG », Slate, 4 avril 2017.
6. Étude Banque mondiale, “Preparing for Internal Climate Migration”, 2018.
7. « “Ok Boomer” : un terme plus profond que vous imaginez… », Mr. Mondialisation, 22 décembre 2019, https://mrmondialisation.org/ok-boomer-un-terme-plus-profond-que-vous-imaginez/?fbclid=IwAR3RH-J897MvkXJF2pl1_eOaOs8XAtUrQY5-XnW4dCIQDdlmQFBvhdZYyNE
8. Danielle Tan et Pierre Gallien, « Les nouvelles technologies à l’épreuve de l’éthique humanitaire », Alternatives Humanitaires, n° 8, juillet 2018, p. 5, http://alternatives-humanitaires.org/fr/2018/07/03/new-technologies-put-to-the-test-of-humanitarian-ethics
9. Gilles Pison, « Les perspectives démographiques mondiales : entre certitudes et interrogations », Alternatives Humanitaires, n° 12, novembre 2019, p. 7, http://alternatives-humanitaires.org/fr/2019/11/14/les-perspectives-demographiques-mondiales-entre-certitudes-et-interrogations