Les femmes qui restent au Sénégal en l’absence de leur mari : une émancipation possible ?

Dans le cadre de la création de la rubrique « Le Campus d’AH », nous sommes heureux de vous présenter le partenariat mis en place avec le Master Développement et Aide Humanitaire du département de science politique de Paris 1 Panthéon Sorbonne. L’objet de cette collaboration est de proposer aux étudiants du Master et en particulier à ceux suivant le séminaire « migrations internationales » de participer à un processus de sélection d’articles basés sur les thématiques choisies par les étudiants pour leurs exposés. Sur une dizaine d’exposés présentés au cours de l’année, nous en avons sélectionné cinq. Nous présentons ici le premier article de la sélection.

Atlantique, Grand Prix du dernier Festival de Cannes, s’intéresse aux femmes qui restent au Sénégal en l’absence des hommes. Si ce film a eu un retentissement important, la situation de ces femmes est pourtant largement passée sous silence, aussi bien dans la sphère publique que dans la littérature consacrée aux femmes et aux migrations. L’enjeu est donc ici d’éclairer les professionnels du développement sur ce sujet, à travers l’étude de deux villages sénégalais(1)Évoqués dans Nathalie Mondain, et al., « Les effets de l’émigration masculine sur les femmes et leur autonomie : entre maintien et transformation des rapports sociaux de sexe traditionnels au Sénégal », Autrepart, vol. 2, n° 61, 2012, p. 81-97 et Toma Sorana, « L’influence mitigée des migrations masculines sur les activités économiques des femmes « qui restent » : étude de cas dans la vallée du fleuve Sénégal », Cahiers québécois de démographie, vol. 43, n° 2, 2014, p. 345-374. où l’on observe une forte « culture de la migration » des hommes. Notre ambition est ici de questionner l’émancipation économique et sociale des femmes qui restent au Sénégal afin de comprendre si la migration des hommes permet ou non de redéfinir les rapports traditionnels de genre dans les communautés d’origine.

Se marier à un émigré : le mirage de l’émancipation

Dans le contexte assez conservateur du Sénégal, caractérisé par l’importance majeure du mariage et de la culture musulmane, la migration des hommes peut être envisagée comme vecteur d’autonomisation pour les femmes. Il est très convoité pour celles-ci d’épouser un « modou-modou » (émigré, en sénégalais), même si elles ne le connaissent que peu et, pour certaines, ne le verront pas pendant des années. Awa, une épouse sénégalaise, relate ainsi : « Entre elles, les filles se disent « si ce n’est pas un émigré, ne te marie pas avec lui. »»(2)Fontaine Aurélie, « Au Sénégal, la solitude des femmes d’émigrés », L’Obs, 2010.. Ce choix est vu comme un moyen d’indépendance financière, notamment via le développement de petits commerces. D’autres voient la migration des hommes comme une possibilité pour les femmes de prendre le rôle de « chef de ménage », avec un pouvoir de décision accru quant à la gestion du foyer, traditionnellement réservé aux hommes(3)Cortes Geneviève, « Femmes et migrations : celles qui restent. Introduction », EchoGéo, n° 37, 2016.. Toutefois, bien souvent, au mariage succède une grande désillusion.

Des obstacles conséquents

La première de ces désillusions est, pour ces femmes, le manque de contact avec leur mari, qui s’accentue généralement au fil du temps, et qui augmente l’inquiétude que celui-ci se construise une autre vie de famille à l’étranger. Souvent, les contacts entre époux se réduisent alors aux transferts monétaires, dont la gestion revient d’ailleurs avant tout à la famille du migrant et non à son épouse. Peuvent en découler des soucis financiers alors même que les épouses de migrants sont vues par la communauté comme jouissant d’une bonne situation. Les femmes qui restent souffrent également du contrôle extrêmement fort qu’exerce sur elles leur belle-famille, qui les contraint à rejoindre leur domicile et qui les relègue bien souvent à leur rôle traditionnel de domestique. On observe également une forte corrélation entre avortements et infanticides d’une part, et émigration des hommes d’autre part, dans ces régions où les taux de grossesses extra-conjugales sont très importants. Plus généralement, la « moralité » des épouses de migrants est sans cesse questionnée, entraînant un climat de surveillance. Ces obstacles semblent réorienter les idéaux de vie des jeunes générations qui souhaitent de moins en moins épouser des émigrés.

De nouvelles aspirations

Face aux migrations internationales des hommes, les femmes expriment de nouvelles revendications : la possibilité de migrer elles-mêmes, de s’instruire pour mieux s’intégrer sur le marché du travail et de disposer de leur propre domicile conjugal. Toutefois, ces revendications sont peu suivies de véritables bouleversements : les femmes qui migrent le font souvent pour soulager leur mari des tâches domestiques et leur intégration sur le marché du travail se fait surtout pour pallier les difficultés financières. De plus, le renversement des rôles au sein du foyer n’est bien souvent que temporaire.

Bien que les femmes cherchent à retirer une certaine autonomie de la migration de leur mari, de nombreux obstacles limitent donc leur autonomisation durable. La migration semble davantage renforcer le statut des hommes comme soutien de la famille, même si cette situation a le mérite de faire émerger de nouvelles aspirations chez les femmes qui restent. Leur situation mériterait d’être étudiée de façon plus approfondie, et sur des terrains divers, afin que les problématiques du genre et de la migration puissent être mieux appréhendées dans la mise en œuvre des projets de développement.

Biographies

Nolwenn Cremet est étudiante en Master 2 de Développement et Aide Humanitaire à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne. Passionnée par ces problématiques au Moyen-Orient, et forte de plusieurs expériences professionnelles qui en témoignent, elle souhaite travailler par la suite dans une ONG qui œuvre dans cette région.

Cécile Massin est étudiante en Master 2 de Développement et Aide Humanitaire à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne ainsi qu’en Droit des Etrangers à l’Université Lumière Lyon 2. Particulièrement intéressée par les questions relatives aux droits de l’homme, elle compte à son actif diverses expériences au sein d’organisations non gouvernementales ainsi qu’au sein du système des Nations Unies.

María Camila Rojas est d’origine colombienne, et étudiante en Master 2 de Développement et Aide Humanitaire à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne. Elle est intéressée par les problématiques liées aux questions des droits des femmes, des victimes du conflit colombien et de la crise migratoire en Amérique Latine. Elle a notamment travaillé sur divers projets sociaux au sein du gouvernement colombien.

Crédits photo : ICRC/CENDON, JOSÉ/2016/V-P-SN-E-00291

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1. Évoqués dans Nathalie Mondain, et al., « Les effets de l’émigration masculine sur les femmes et leur autonomie : entre maintien et transformation des rapports sociaux de sexe traditionnels au Sénégal », Autrepart, vol. 2, n° 61, 2012, p. 81-97 et Toma Sorana, « L’influence mitigée des migrations masculines sur les activités économiques des femmes « qui restent » : étude de cas dans la vallée du fleuve Sénégal », Cahiers québécois de démographie, vol. 43, n° 2, 2014, p. 345-374.
2. Fontaine Aurélie, « Au Sénégal, la solitude des femmes d’émigrés », L’Obs, 2010.
3. Cortes Geneviève, « Femmes et migrations : celles qui restent. Introduction », EchoGéo, n° 37, 2016.