Une association malsaine : la guerre, la Covid-19 et la politique de la métaphore

N. Niland

Norah Niland Co-founder of United Against Inhumanity (UAI)

À l’heure de l’effondrement du multilatéralisme et de l’essor des populismes, Norah Niland souligne les nouvelles fragilités que la Covid-19 a révélées dans les systèmes de gouvernance locaux et internationaux. Si la pandémie complique davantage l’accès aux communautés déjà touchées par la guerre, quel devrait être notre devoir d’indignation face à des déclarations politiques vides de sens et à des actions qui permettent les conflits armés et le massacre des civils ?

Ces derniers mois, la métaphore guerrière est rapidement devenue une nouvelle lingua franca à travers le monde, alors que les dirigeants politiques élaboraient des plans et des mesures de confinement pour faire face à la pandémie de la Covid-19. Le président Xi Jinping à Pékin, son homologue Emmanuel Macron à Paris, la reine Élisabeth à Londres et Donald Trump à Washington ont tous fait référence au temps de guerre pour souligner la gravité de la situation. Ils ont également mis en avant la nécessité d’arrêter la marche de ce virus peu connu qui partout promettait la mort et la dévastation. Les nombreux appels à un nationalisme « rassembleur » ont pour la plupart ignoré la nature « sans frontières » de la pandémie et le besoin de solidarité – à l’intérieur et au-delà des frontières – pour faire face à la menace mondiale que représente la Covid-19.

Le recours à la rhétorique de la guerre est contre-productif. Elle tend à occulter la nature multidimensionnelle d’un problème qui exige une action sur les plans sanitaire, socio-économique, culturel et politique. Elle passe sous silence le fait que de nombreuses guerres se soldent par des accords négociés plutôt que par des victoires militaires, bien que la Covid-19 ne négocie pas. Les métaphores guerrières ignorent la réalité des conflits armés qui, invariablement, sont source de dépravation, de déshumanisation et de corruption des âmes. La guerre nous interroge sur ce que signifie être humain et appartenir à une commune humanité. Cette pandémie démontre que personne n’est à l’abri si tout le monde n’est pas protégé. Ce n’est pas un hasard si, en 1918, alors que la grippe espagnole tuait environ 50 millions de personnes dans le monde – plus de deux fois le nombre de victimes de la Première Guerre mondiale – les personnes engagées dans les négociations pour la création de la Société des Nations ont conclu que « la santé mondiale est un problème qui exige une coopération internationale(1)Alex de Waal “New Pathogen, Old Politics”, Boston Review, 3 April 2020, https://bostonreview.net/science-nature/alex-de-waal-new-pathogen-old-politics ».

Le recours à la rhétorique de la guerre est contre-productif.

Politiques prépandémie

Les discours guerriers au temps du coronavirus visent souvent à se rassurer, comme pour camoufler un manque de préparation en matière de capacités essentielles de santé publique, ou une réticence à prioriser les mesures cherchant à protéger les plus vulnérables. Les récits militarisés ne peuvent se substituer à une bonne compréhension des origines et des moteurs de la pandémie, ainsi que des mesures nécessaires pour assister les groupes à risque et ceux qui sont les moins susceptibles de faire face à ses conséquences sanitaires, financières ou politiques.

Au moment où nous écrivons ces lignes, début juin 2020, il reste encore beaucoup à apprendre sur la pandémie. Cependant, il est tout à fait clair que l’émergence du SRAS-CoV-2, appellation officielle de la Covid-19, et son évolution rapide en pandémie, sont en grande partie le résultat de décisions humaines ayant dégradé l’écosystème, provoqué la crise climatique et altéré l’équilibre écologique essentiel à la pérennité de l’environnement naturel.

Cette pandémie est avant tout une crise sanitaire et une crise des moyens de subsistance. Elle est due, en grande partie, aux décisions politiques qui ont donné la priorité aux profits des riches plutôt qu’aux politiques de lutte contre les injustices structurelles et sociales qui entretiennent l’extrême pauvreté, la faim et des conditions de vie indignes(2)Global Inequality, “Our world’s deepest pockets – ‘ultra high net worth individuals’ – hold an astoundingly disproportionate share of global wealth”, October 2019, https://inequality.org/facts/global-inequality/. En septembre  2019, par exemple, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a indiqué que la plupart des pays « sous-investissaient dans les soins de santé primaires » et que les plus grandes lacunes dans le financement des systèmes de santé se trouvaient « dans les pays les plus pauvres et ceux touchés par la guerre »(3)« Les pays doivent investir au moins 1 % supplémentaire de leur PIB dans les soins de santé primaires pour éliminer les lacunes flagrantes de la couverture », Organisation mondiale de la santé, Genève, 22 septembre 2019, https://www.who.int/fr/news-room/detail/22-09-2019-countries-must-invest-at-least-1-more-of-gdp-on-primary-health-care-to-eliminate-glaring-coverage-gaps.

De nombreux pays à fort revenu ont été durement touchés par la pandémie, contrairement, par exemple, au Vietnam qui a une longue frontière commune avec la Chine(4)Nectar Gan, “How Vietnam managed to keep its coronavirus death toll at zero”, CNN, 30 May 2020, https://edition.cnn.com/2020/05/29/asia/coronavirus-vietnam-intl-hnk/index.html. L’Italie a introduit une série de mesures de confinement en mars, lorsque la Lombardie, sa région la plus riche, est devenue le théâtre d’une épidémie catastrophique. Une étude montre que la privatisation significative du système de santé décentralisé italien – avec des réductions de 45 millions de dollars US entre 2010 et 2019 – a largement déterminé l’un des taux de mortalité par habitant les plus élevés au monde(5)Benedetta Armocida et al., “The Italian health system and the COVID-19 challenge”, The Lancet, vol.5(5):e253, 1 May 2020, https://www.thelancet.com/journals/lanpub/article/PIIS2468-2667(20)30074-8/fulltext. La privatisation a vu l’augmentation des investissements dans les infrastructures médicales à but lucratif prendre le pas sur la formation de spécialistes et les hôpitaux spécialisés dans les maladies infectieuses(6)Angela Giuffrida, “Why was Lombardy hit harder than Italy’s other regions?”, The Guardian, 29 May 2020, https://www.theguardian.com/world/2020/may/29/why-was-lombardy-hit-harder-covid-19-than-italys-other-regions.

Alors que les investissements dans les soins de santé primaires sont en berne, les dépenses militaires n’ont cessé d’augmenter au cours des dernières décennies. En 2018, les dépenses militaires mondiales se sont élevées au montant ahurissant de 1 800 milliards de dollars, leur niveau le plus élevé depuis 1988(7)SIPRI, “World military expenditure grows to $1.8 trillion in 2018”, Stockholm International Peace Research Institute, 29 April 2019, https://www.sipri.org/media/press-release/2019/world-military-expenditure-grows-18-trillion-2018. L’an passé, Washington a alloué « environ 750 milliards de dollars à la défense nationale » et 8 milliards aux centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC)(8)Uri Friedman, “We Can’t Rely on Just the Military”, The Atlantic, 8 April 2020, https://www.theatlantic.com/politics/archive/2020/04/us-military-failing-spending-budget/609673/. En 2018, les CDC ont été contraints de réduire de 80 % leur programme mondial de prévention des maladies(9)Chris Morris, “Trump administration budget cuts could become a major problem as coronavirus spreads”, Fortune, 26 February 2020, https://fortune.com/2020/02/26/coronavirus-covid-19-cdc-budget-cuts-us-trump.

La croissance massive de la machinerie de guerre est le signe d’une évolution géopolitique vers un monde moins stable. L’affaiblissement significatif des processus de contrôle des armements et le déclin du multilatéralisme sont les symptômes d’une réduction des investissements dans les moyens diplomatiques de résolution des différends. Dans ce monde de plus en plus désordonné où force fait loi, les conflits armés persistent, impitoyables. Les coûts humains de la guerre s’accumulent à mesure que la Covid-19 exacerbe des souffrances évitables(10)Voir, dans ce même numéro, l’article de Michiel Hofman, «  Covid-19 en situation de conflit : une réponse difficile, mais nécessaire », http://alternatives-humanitaires.org/fr/2020/07/23/covid-19-en-situation-de-conflit-une-reponse-difficile-mais-necessaire/ .

La guerre permanente à l’heure du coronavirus

Le Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) est en passe de devenir la relique d’une époque révolue. Il démontre régulièrement qu’il n’est guère plus que l’instrument dysfonctionnel de ses cinq membres permanents (P5), détenteurs d’un droit de veto. Les P5 minent régulièrement des propositions visant à faciliter la résolution pacifique – ou l’interruption – d’un conflit violent. L’incapacité du CSNU à parvenir à un consensus sur une résolution soutenant l’appel du Secrétaire général de l’ONU António Guterres, le 23 mars dernier, en faveur d’un « cessez-le-feu global, immédiat, partout dans le monde » en est une illustration(11)Secrétaire général de l’ONU, « La furie avec laquelle s’abat le virus montre bien que se faire la guerre est une folie », Nations unies, 23 mars 2020, https://www.un.org/fr/coronavirus/articles/fury-virus-illustrates-folly-war. Elle est également mortelle. L’absence de volonté du CSNU de « confiner les conflits armés » et de « donner une chance à la paix » signifie que le coût humain et économique de la pandémie augmentera à mesure que la guerre se poursuivra(12)Norah Niland, “War and Covid-19: need for a new normal that rejects inhumanity?”, United Against Inhumanity, 19 May 2020, www.against-inhumanity.org/2020/05/19/war-and-covid-19-need-for-a-new-normal-that-rejects-inhumanity.

Les coûts humains de la guerre s’accumulent à mesure que la Covid-19 exacerbe des souffrances évitables.

Alors que le CSNU était « aux abonnés absents », les groupes armés non étatiques d’un certain nombre de pays ont fait taire les armes, ne serait-ce que temporairement. Parmi ces groupes figurent les miliciens des Forces de défense du Cameroun du Sud et de la Nouvelle Armée populaire aux Philippines, active depuis 1969. De nombreux groupes ont indiqué qu’ils étaient ouverts à des discussions avec leurs homologues gouvernementaux, mais sans grand succès(13)“How Covid-19 gave peace a chance, and nobody took it. Ceasefires are breaking down as America and China bicker at the UN”, The Economist, 5 May 2020, https://www.economist.com/international/2020/05/05/how-covid-19-gave-peace-a-chance-and-nobody-took-it. L’échec des initiatives de cessez-le-feu peut être attribué, en partie, à l’appétit des principales parties prenantes pour la guerre et les profits qui en découlent, quel qu’en soit le coût pour l’humanité.

Armés de leur veto, les P5 font – littéralement – un massacre, avec des ventes d’armes actuellement 23 % plus importantes qu’il y a dix ans. Les États-Unis sont le plus grand fournisseur d’armes au monde ; avec la Russie, la France, la Chine et l’Allemagne, ils ont été responsables de 75 % du commerce mondial des armes au cours de la période 2014-2018(14)SIPRI, “Global arms trade: USA increases dominance; arms flows to the Middle East surge”, Stockholm Peace Research Institute, 11 March 2019, https://www.sipri.org/media/press-release/2019/global-arms-trade-usa-increases-dominance-arms-flows-middle-east-surge-says-sipri. Les tendances à la hausse de la fréquence et de la durée des conflits armés entraînent régulièrement des pertes humaines et économiques considérables(15)“Trends in Armed Conflict, 1946–2018”, Peace Research Institute Oslo, March 2019, https://www.prio.org/utility/DownloadFile.ashx?id=1858&type=publicationfile. Pour la seule année 2016, les pertes économiques dues aux conflits armés se sont élevées à 1,04 trillion de dollars à l’échelle mondiale(16)Pauline Chetcuti et al., « Conflits en période de coronavirus », Oxfam, 12 mai 2020, p. 3, https://www.oxfam.org/fr/publications/conflits-en-periode-de-coronavirus. La conjonction des conflits armés et de la Covid-19 augmentera inévitablement les dommages et les souffrances endurés par les civils et aura un impact négatif sur leurs mécanismes d’adaptation. Cela posera également des questions sur la valeur de l’action humanitaire si elle ne remet pas en cause les dommages provoqués.

La guerre non métaphorique

La plupart des gens – y compris ceux qui ont le privilège de n’avoir aucune connaissance directe des hostilités armées – sont conscients que le virus met en danger des millions de personnes par ses effets directs sur la santé, entre autres conséquences. Alex de Waal, dans une analyse récente des épidémies et de la politique, a noté que « les liens entre pauvreté, inégalités, mauvaise santé et l’exposition aux épidémies sont bien établis(17)Alex de Waal, “New Pathogen, Old Politics”, art. cit. ».

Il est trop tôt pour connaître l’impact global de la Covid-19 dans des contextes de guerre où les inégalités ont tendance à être profondément ancrées. Cependant, il est facile de constater que ceux qui sont déjà marginalisés, ou qui luttent contre les conséquences dévastatrices des conflits armés, seront parmi les plus touchés. Selon Oxfam, il y a jusqu’à « deux milliards de personnes qui vivent dans des États fragiles et touchés par des conflits(18)Pauline Chetcuti et al., «  Conflits en période…  », art. cit. ». Cela inclut de vastes régions d’Afrique où la guerre fait rage, de la Libye au Cameroun, de la Somalie au Sahel. Ailleurs, des conflits prolongés ou sporadiques détruisent des vies en Afghanistan, au Myanmar, en Palestine, en Syrie et au Yémen, pour ne citer que quelques exemples.

Au Soudan du Sud, les combats ont longtemps constitué un problème pour les programmes de santé et ont entraîné des « niveaux de malnutrition invraisemblables » dus, en partie, à « l’utilisation délibérée de la famine comme arme de guerre(19)“A severe coronavirus outbreak across South Sudan would have disastrous consequences for millions of vulnerable civilians, UN experts note”, UN Office of the High Commissioner for Human Rights, 8 April 2020, https://www.ohchr.org/en/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=25781&LangID=E ». Les attaques délibérées et aveugles contre les centres de santé et autres infrastructures vitales deviennent de plus en plus « normales » dans de nombreuses zones de guerre. Cela inclut le Yémen, où une coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite est intervenue en 2015 pour contrer l’avancée des houthis, qui avaient pris le contrôle de Sanaa. Depuis, on estime que 100 000 personnes ont péri, en partie à cause des frappes aériennes qui ont détruit les centres de santé et d’autres infrastructures vitales(20)Vivian Yee, “Coronavirus Slams Broken, Embattled Yemen”, The New York Times, 30 May 2020, https://www.nytimes.com/2020/05/30/world/middleeast/virus-yemen.html. Désormais, l’un « des endroits les plus pauvres de la planète », pris dans une guerre entre factions, sujet à des épidémies de choléra et avec des millions de personnes au bord de la famine, le Yémen est peut-être l’un des pays les moins capables de faire face à la Covid-19(21)“A Coronavirus Ceasefire Offers a Way Out for War-torn Yemen”, International Crisis Group, 27 March 2020, https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/gulf-and-arabian-peninsula/yemen/coronavirus-ceasefire-offers-way-out-war-torn-yemen.

Selon l’ONU, au Yémen se joue la pire crise humanitaire du monde. L’année dernière, Riyad a reçu les éloges de Mark Lowcock, chef des affaires humanitaires de l’ONU, pour sa « généreuse contribution » de 500 millions de dollars(22)“Emergency Relief Coordinator Thanks Saudi Arabia for $500 Million for UN Agencies in Yemen”, (UN) Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, 25 September 2019, https://reliefweb.int/report/yemen/emergency-relief-coordinator-thanks-saudi-arabia-500-million-united-nations-agencies. Le 2 juin, l’Arabie saoudite et l’ONU ont organisé conjointement une collecte de fonds en faveur du Yémen. Cette manifestation a permis de recueillir 1,35 milliard de dollars de promesses de dons, ce qui est loin des 2,4 milliards demandés. Au total, l’ONU n’a reçu que 698 millions de dollars au cours du premier semestre 2020, contre 4 milliards pour le Yémen en 2019(23)Patrick Wintour, “Saudi Arabia to co-host UN fundraising summit for Yemen”, The Guardian, 2 June 2020, https://www.theguardian.com/world/2020/jun/02/saudi-arabia-to-co-host-un-fundraising-summit-for-yemen.

L’Arabie saoudite – l’un des principaux belligérants au Yémen – est l’un des cinq pays qui dépensent le plus pour l’armement(24)“Trends in World Military Expenditure, 2019”, Stockholm International Peace Research Institute, April 2020, https://www.sipri.org/sites/default/files/2020-04/fs_2020_04_milex_0_0.pdf. Elle est soutenue par ses amis marchands d’armes du P5 – la France, les États-Unis et le Royaume-Uni – qui lui procurent munitions et renseignements(25)Harry Cockburn, “Britain ‘complicit’ in Yemen famine, Tory ex-cabinet minister warns amid calls to end arm sales”, The Independent, 30 October 2018, https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/yemen-civil-war-saudi-arabia-arms-sales-uk-famine-coalition-houthi-rebels-a8609516.html. Elle a été accusée à plusieurs reprises de crimes de guerre(26)Richard Hall, “New report alleges Saudi Arabia covered up war crimes in Yemen”, The Independent, 15 August 2019, https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/saudi-arabia-yemen-airstrikes-war-crimes-cover-up-a9061061.html#gsc.tab=0. L’Arabie saoudite et ses alliés ne sont malheureusement pas les seuls bailleurs belligérants – dans le sens où ils financent des agences humanitaires tout en étant directement ou indirectement engagés dans le meurtre de civils –, mais le Yémen crée de nouveaux précédents. Il illustre la profondeur cruelle et cynique de la politique géostratégique qui a condamné des millions de personnes à un cocktail mortel de violence effrénée. Il soulève des questions sur la sincérité des différentes parties prenantes qui expriment leur soutien au programme de « protection des civils » (PoC) du CSNU, tout en restant indifférentes à l’inhumanité fourbe qui anéantit nonchalamment des vies, y compris en pleine pandémie.

Le temps serait-il venu pour les citoyens concernés du monde entier de contester les politiques qui entretiennent un racisme et une discrimination profondément enracinés, le commerce des armes, les attaques contre les hôpitaux et autres atrocités commises dans les zones de guerre ?

L’heure du changement ?

L’utilisation généralisée des métaphores guerrières, y compris dans les domaines de la médecine et de l’action humanitaire, est ironique puisque l’ambition première de ces disciplines est de sauver des vies. Travailler avec les communautés frappées par la guerre pour aider les gens à survivre est de plus en plus difficile à l’époque de l’effondrement du multilatéralisme et de l’essor des populismes, du nationalisme de type « mon pays d’abord », du commerce des armes florissant et du mépris croissant pour un ordre international fondé sur le droit.

Entre  1999 et 2019, le CSNU a adopté « plus de 100 résolutions thématiques » liées à l’agenda PoC(27)“COVID-19: A ‘new and deadly threat’ for civilians caught up in violence”, United Nations, 27 May 2020, https://news.un.org/en/story/2020/05/1064942. Le 23 mai 2020, lors d’une réunion de haut niveau ouverte du CSNU, le Secrétaire général a indiqué que si « le cadre normatif a été renforcé, le respect (du droit international) s’est dégradé(28)“Protection of Civilians”, Security Council Report, 30 April 2020, https://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2020-05/protection-of-civilians-2.php ». Peter Maurer, président du Comité international de la Croix-Rouge, a critiqué le manque d’action du CSNU, notant que cela avait, à l’occasion, « conduit les parties à un conflit à croire qu’elles pouvaient commettre des atrocités en toute liberté(29)Ibid. ». Alors que le CSNU n’a pas trouvé le moyen de soutenir l’appel du Secrétaire général à un cessez-le-feu mondial, 660 000 personnes supplémentaires ont été contraintes de quitter leur foyer dans des zones de conflit entre le 23 mars et le 15 mai de cette année, ce qui les a exposées davantage à la Covid-19 et aux aléas de la guerre(30)“Armed conflict displaces 660,000 since UN call for global ceasefire”, Norwegian Refugee Council, 22 May 2020, https://www.nrc.no/news/2020/may/armed-conflict-displaces-660000-since-un-call-for-global-ceasefire.

La Covid-19 a révélé la fragilité des systèmes locaux et internationaux. En cette période de grands bouleversements, beaucoup de personnes préoccupées par les injustices mondiales, les guerres sans fin et les actions contraires aux valeurs humanitaires, affirment qu’un retour à l’ancienne normalité n’est pas la solution. L’humanitarisme ne peut servir d’alibi à des systèmes de santé défaillants, à une politique rapace et à un commerce sanguinaire. Le temps serait-il venu pour les citoyens concernés du monde entier de contester les politiques qui entretiennent un racisme et une discrimination profondément enracinés, le commerce des armes, les attaques contre les hôpitaux et autres atrocités commises dans les zones de guerre ? A minima, il est temps de commencer à suivre, à analyser et à rendre public le décalage évident entre les déclarations vides des membres du CSNU et leurs propres agissements (ainsi que ceux d’autres États) qui permettent conflits armés, massacres de civils et autres crises catastrophiques.

Traduit de l’anglais par Benjamin Richardier

Biographie • Norah Niland

Humanitaire de longue date et militante pour les droits de l’Homme et cofondatrice de United Against Inhumanity (UAI) où elle travaille actuellement à titre bénévole.

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ISBN de l’article (HTML) : 978-2-37704-696-6

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1. Alex de Waal “New Pathogen, Old Politics”, Boston Review, 3 April 2020, https://bostonreview.net/science-nature/alex-de-waal-new-pathogen-old-politics
2. Global Inequality, “Our world’s deepest pockets – ‘ultra high net worth individuals’ – hold an astoundingly disproportionate share of global wealth”, October 2019, https://inequality.org/facts/global-inequality/
3. « Les pays doivent investir au moins 1 % supplémentaire de leur PIB dans les soins de santé primaires pour éliminer les lacunes flagrantes de la couverture », Organisation mondiale de la santé, Genève, 22 septembre 2019, https://www.who.int/fr/news-room/detail/22-09-2019-countries-must-invest-at-least-1-more-of-gdp-on-primary-health-care-to-eliminate-glaring-coverage-gaps
4. Nectar Gan, “How Vietnam managed to keep its coronavirus death toll at zero”, CNN, 30 May 2020, https://edition.cnn.com/2020/05/29/asia/coronavirus-vietnam-intl-hnk/index.html
5. Benedetta Armocida et al., “The Italian health system and the COVID-19 challenge”, The Lancet, vol.5(5):e253, 1 May 2020, https://www.thelancet.com/journals/lanpub/article/PIIS2468-2667(20)30074-8/fulltext
6. Angela Giuffrida, “Why was Lombardy hit harder than Italy’s other regions?”, The Guardian, 29 May 2020, https://www.theguardian.com/world/2020/may/29/why-was-lombardy-hit-harder-covid-19-than-italys-other-regions
7. SIPRI, “World military expenditure grows to $1.8 trillion in 2018”, Stockholm International Peace Research Institute, 29 April 2019, https://www.sipri.org/media/press-release/2019/world-military-expenditure-grows-18-trillion-2018
8. Uri Friedman, “We Can’t Rely on Just the Military”, The Atlantic, 8 April 2020, https://www.theatlantic.com/politics/archive/2020/04/us-military-failing-spending-budget/609673/
9. Chris Morris, “Trump administration budget cuts could become a major problem as coronavirus spreads”, Fortune, 26 February 2020, https://fortune.com/2020/02/26/coronavirus-covid-19-cdc-budget-cuts-us-trump
10. Voir, dans ce même numéro, l’article de Michiel Hofman, «  Covid-19 en situation de conflit : une réponse difficile, mais nécessaire », http://alternatives-humanitaires.org/fr/2020/07/23/covid-19-en-situation-de-conflit-une-reponse-difficile-mais-necessaire/ 
11. Secrétaire général de l’ONU, « La furie avec laquelle s’abat le virus montre bien que se faire la guerre est une folie », Nations unies, 23 mars 2020, https://www.un.org/fr/coronavirus/articles/fury-virus-illustrates-folly-war
12. Norah Niland, “War and Covid-19: need for a new normal that rejects inhumanity?”, United Against Inhumanity, 19 May 2020, www.against-inhumanity.org/2020/05/19/war-and-covid-19-need-for-a-new-normal-that-rejects-inhumanity
13. “How Covid-19 gave peace a chance, and nobody took it. Ceasefires are breaking down as America and China bicker at the UN”, The Economist, 5 May 2020, https://www.economist.com/international/2020/05/05/how-covid-19-gave-peace-a-chance-and-nobody-took-it
14. SIPRI, “Global arms trade: USA increases dominance; arms flows to the Middle East surge”, Stockholm Peace Research Institute, 11 March 2019, https://www.sipri.org/media/press-release/2019/global-arms-trade-usa-increases-dominance-arms-flows-middle-east-surge-says-sipri
15. “Trends in Armed Conflict, 1946–2018”, Peace Research Institute Oslo, March 2019, https://www.prio.org/utility/DownloadFile.ashx?id=1858&type=publicationfile
16. Pauline Chetcuti et al., « Conflits en période de coronavirus », Oxfam, 12 mai 2020, p. 3, https://www.oxfam.org/fr/publications/conflits-en-periode-de-coronavirus
17. Alex de Waal, “New Pathogen, Old Politics”, art. cit.
18. Pauline Chetcuti et al., «  Conflits en période…  », art. cit.
19. “A severe coronavirus outbreak across South Sudan would have disastrous consequences for millions of vulnerable civilians, UN experts note”, UN Office of the High Commissioner for Human Rights, 8 April 2020, https://www.ohchr.org/en/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=25781&LangID=E
20. Vivian Yee, “Coronavirus Slams Broken, Embattled Yemen”, The New York Times, 30 May 2020, https://www.nytimes.com/2020/05/30/world/middleeast/virus-yemen.html
21. “A Coronavirus Ceasefire Offers a Way Out for War-torn Yemen”, International Crisis Group, 27 March 2020, https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/gulf-and-arabian-peninsula/yemen/coronavirus-ceasefire-offers-way-out-war-torn-yemen
22. “Emergency Relief Coordinator Thanks Saudi Arabia for $500 Million for UN Agencies in Yemen”, (UN) Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, 25 September 2019, https://reliefweb.int/report/yemen/emergency-relief-coordinator-thanks-saudi-arabia-500-million-united-nations-agencies
23. Patrick Wintour, “Saudi Arabia to co-host UN fundraising summit for Yemen”, The Guardian, 2 June 2020, https://www.theguardian.com/world/2020/jun/02/saudi-arabia-to-co-host-un-fundraising-summit-for-yemen
24. “Trends in World Military Expenditure, 2019”, Stockholm International Peace Research Institute, April 2020, https://www.sipri.org/sites/default/files/2020-04/fs_2020_04_milex_0_0.pdf
25. Harry Cockburn, “Britain ‘complicit’ in Yemen famine, Tory ex-cabinet minister warns amid calls to end arm sales”, The Independent, 30 October 2018, https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/yemen-civil-war-saudi-arabia-arms-sales-uk-famine-coalition-houthi-rebels-a8609516.html
26. Richard Hall, “New report alleges Saudi Arabia covered up war crimes in Yemen”, The Independent, 15 August 2019, https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/saudi-arabia-yemen-airstrikes-war-crimes-cover-up-a9061061.html#gsc.tab=0
27. “COVID-19: A ‘new and deadly threat’ for civilians caught up in violence”, United Nations, 27 May 2020, https://news.un.org/en/story/2020/05/1064942
28. “Protection of Civilians”, Security Council Report, 30 April 2020, https://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2020-05/protection-of-civilians-2.php
29. Ibid.
30. “Armed conflict displaces 660,000 since UN call for global ceasefire”, Norwegian Refugee Council, 22 May 2020, https://www.nrc.no/news/2020/may/armed-conflict-displaces-660000-since-un-call-for-global-ceasefire