Archives de catégorie : Culture

Statistiques humanitaires

L’humanitarisme et la quantification
des besoins humains : Une humanité minimale
Joël Glasman
Routledge, Humanitarian Studies Series 2020, London/New York
(publié en anglais)

L’auteur, Joël Glasman, est historien et professeur à l’université de Bayreuth (Allemagne). Ses propos ont été recueillis par Vincent Hiribarren, maître de conférences au King’s College de Londres, où il enseigne l’histoire de l’Afrique, l’histoire globale et environnementale.

Pourquoi avoir écrit un livre sur les statistiques humanitaires?

Les statistiques sont aujourd’hui centrales dans la prise de décision humanitaire. On le voit bien sûr de manière évidente en ce moment avec la Covid-19, pour laquelle les chiffres et les graphiques sont omniprésents. Mais c’est le cas pour toutes les grandes crises humanitaires – taux de mortalité, taux de malnutrition, nombre de réfugiés… Toutes les grandes batailles humanitaires se règlent aujourd’hui aussi à coups de chiffres et de modèles mathématiques. Or la recherche historique ne s’est jusqu’à présent pas beaucoup intéressée à ces chiffres. On dispose de beaucoup de recherches sur les images de l’humanitaire, ses mots, ses catégories juridiques, ses façons de mobiliser des sentiments moraux – inspirés par exemple par les livres de Didier Fassin ou de Luc Boltanski –, mais bizarrement assez peu de travaux sur l’histoire des chiffres. Curieusement, les chiffres continuent d’avoir la réputation d’être rationnels, objectifs et froids. En réalité, ils sont investis d’une lourde charge morale : à quel moment l’ONU doit-elle intervenir ? Quelle organisation est légitime pour aller sur place ? Qui doit recevoir l’aide en premier ? Les chiffres de l’humanitaire engagent des affects, des prises de décisions ; ils ont des effets qui dépassent largement la sphère humanitaire.

On peut prendre l’exemple du fameux critère d’urgence, le « taux brut de mortalité ». L’Office de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) considère qu’il y a une crise humanitaire dans une région lorsque le nombre de décès y dépasse un mort pour 10 000 habitants et par jour. Mais ce seuil est arbitraire. Le même chiffre ne signifie pas du tout la même chose selon le contexte. Dans certains pays pauvres, le taux de mortalité brut est déjà très élevé en temps « normal ». Dans les pays riches comme la France, même en période de crise, on n’atteint pas ce seuil. Certaines organisations ont alors proposé d’adopter un seuil adapté à chaque région du monde, en considérant qu’il fallait qu’une catastrophe fasse au moins 1,07 mort pour 10 000 habitants en Afrique subsaharienne pour que l’on parle de crise – tandis que 0,46 en Asie du Sud et 0,03 dans les pays riches suffirait. Mais selon cette nouvelle définition, une crise humanitaire nécessiterait de tuer 35 fois plus de victimes en Afrique qu’en Europe pour être reconnue comme telle. On voit qu’il n’y a pas de définition neutre de ce que serait une crise humanitaire. Définir statistiquement une crise ne résout pas la tension entre un universalisme abstrait et un relativisme inacceptable.

Toutes les organisations ont recours aux chiffres. En quoi les organisations humanitaires sont-elles spécifiques ?

Il y existe aujourd’hui deux grandes perspectives sur la statistique humanitaire. Pour les uns, la statistique est une preuve de sérieux, de transparence et d’efficacité. L’ONU en appelle même à une « révolution des données » (data revolution) et souhaite une aide humanitaire « fondée sur des preuves statistiques ». De nombreux auteurs abondent dans ce sens : pour eux, l’usage croissant de statistiques, d’outils technologiques, de technologies mobiles relève d’une spécialisation et d’une professionnalisation croissante.

Pour les auteurs critiques en revanche, l’usage des chiffres relève en réalité d’une gouvernementalité néolibérale. Pour une politiste comme Béatrice Hibou par exemple, la mise en chiffre permet d’exporter la logique du marché. Les techniques de l’entreprise comme la comptabilité, le management ou le benchmarking se diffusent partout dans le monde par le truchement des ONG qui les adoptent sous la pression des bailleurs de fonds.

Bien entendu, ces deux perspectives disent quelque chose de vrai sur l’humanitaire. Il y a indéniablement un processus de spécialisation à l’œuvre. Il y a bien sûr aussi, de façon d’ailleurs parfois assez caricaturale, une application des logiques néolibérales de mise en compétition généralisée des individus : une compétition à tous les niveaux, entre les différentes populations de victimes en concurrence pour les aides, entre les différentes ONG en concurrence pour les financements, et entre les différents bailleurs de fonds.

Cependant, la critique du néolibéralisme, même si elle est nécessaire, ne doit pas faire oublier que les organisations humanitaires ont une certaine autonomie et donc une responsabilité dans ce développement. Dans mon ouvrage, j’étudie une troisième piste. Je pense que la « fièvre quantificatrice » de l’humanitaire contemporain n’est pas seulement le fruit de pressions extérieures. Elle est aussi le fruit de l’histoire propre de l’humanitaire, comme on le voit avec la notion de « besoin minimum ». Les organisations humanitaires ont pris elles-mêmes de nombreuses décisions pour donner un poids tout à fait excessif, parfois irrationnel, aux statistiques. Or les statistiques humanitaires sont souvent de qualité assez médiocre, non pas parce que ceux qui les produisent seraient incompétents, mais bien parce que le propre des catastrophes est justement d’être difficile à saisir statistiquement. Les modèles sont utiles, mais les crises entrent mal dans les modèles. Lorsqu’une crise débute, on ne sait pas encore ce qu’il faut mesurer, comment il faut le mesurer, avec quoi il faut comparer, etc. On tâtonne forcément. En plus, les organisations humanitaires agissent souvent dans des régions où les institutions chargées de produire des chiffres et des documents ont été détruites ou affaiblies. Une attitude prudentielle exigerait donc de s’appuyer sur des expertises variées. Mais l’injonction à produire du chiffre tend à mettre fin à la discussion, à accorder trop d’importance à la « preuve statistique » pour mettre fin au débat. On place aujourd’hui une confiance excessive dans les indicateurs humanitaires.

Que signifie la notion de « besoin minimum » ? Comment les organisations humanitaires quantifient-elles ces besoins en Afrique centrale ?

La notion de « besoins » est au centre du discours humanitaire. Tous les grands acteurs de l’aide, qui sont pourtant en compétition par ailleurs, s’accordent pour donner une importance centrale aux « besoins fondamentaux ». Cela renvoie aux principes communs que les organisations humanitaires ont signés entre elles. Au début du XXe siècle, aider les gens de façon « impartiale », cela voulait dire aider tout le monde sans faire de discriminations (de nationalité, de religion, etc.). Aujourd’hui (depuis les années 1960), la notion d’impartialité est très différente : cela signifie allouer les ressources « en fonction des besoins humanitaires » (« Aid priorities are calculated on the basis of need alone », nous dit le Code of Conduct des ONG). Pour être considérée comme juste, il faut que l’aide soit proportionnelle aux besoins. Mais cette nouvelle définition a en fait remplacé un principe moral par une règle mathématique. La doctrine humanitaire implique aujourd’hui quasiment par définition que les organisations humanitaires soient capables de définir, de mesurer et de comparer les besoins des populations. Elles définissent des seuils minimums, des standards et des listes de choses nécessaires pour survivre – par exemple 2 100 kilocalories et quinze litres d’eau par personne et par jour, 250 grammes de savon par mois, etc. Le problème est que ces standards universels sont forcément arbitraires. Les sociétés ont en réalité des visions très différentes de ce dont les personnes ont besoin. Mais les organisations humanitaires définissent les besoins des gens en fonction de leurs propres préoccupations – leurs ressources limitées, les rapports de force sur le terrain, leur nécessité d’avoir de bonnes relations avec leurs partenaires, etc.

On peut prendre l’exemple du Cameroun, qui est devenu assez récemment un pays qualifié de pays « en crise » humanitaire. Avec l’arrivée de réfugiés nigérians et centrafricains de 2014-2015 sont intervenues sur le terrain toute une série d’organisations internationales spécialisées dans l’aide d’urgence : des ONG comme Médecins Sans Frontières, Première Urgence, etc., mais aussi des agences de l’ONU – l’UNICEF, le Programme alimentaire mondial, le Haut-Commissariat aux réfugiés. Toutes ces organisations produisent des chiffres – le HCR sur le nombre de réfugiés, l’UNICEF sur la malnutrition des enfants, le PAM sur la sécurité alimentaire, etc. Mais comment décider finalement à qui il faut donner les ressources ? Faut-il privilégier les réfugiés défendus par le HCR, les déplacés comptés par l’IOM, ou les enfants malnutris comptabilisés par l’UNICEF ? Comment comparer les besoins des uns et des autres, et décider lesquels sont prioritaires ? C’est à OCHA en tant qu’office central de l’ONU de faire ce travail de coordination. Mais pour ne pas s’attirer les foudres des organisations humanitaires en concurrence les unes avec les autres, OCHA utilise des algorithmes qui construisent des moyennes arithmétiques par secteur sanitaire – bref, des notes de « vulnérabilité » assez arbitraires, qui n’ont pas d’autre ambition que de produire un consensus parmi les acteurs de l’aide. Le calcul des « besoins » est ainsi autant le résultat des rapports de forces entre organisations humanitaires que le reflet des demandes des populations.

Nos remerciements à Vincent Hiribarren pour nous avoir autorisés à reproduire cet entretien avec Joël Glasman, initialement publié sur le blog Africa4 (http://libeafrica4.blogs.liberation.fr) qu’il anime avec Jean-Pierre Bat.

L’exil en images

Un siècle de réfugiés.
Photographier l’exil
Bruno Cabanes
Le Seuil, 2019

Le mot de l’éditeur

Le XXe siècle a été le siècle du déplacement et de l’exode. Depuis la fin de la guerre froide, la crise mondiale des réfugiés est toujours d’actualité. En fait, à la suite des récents conflits en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique centrale, le nombre de réfugiés est en augmentation régulière. Au cours des premières décennies du XXe siècle, la Première Guerre mondiale et les années qui ont suivi ont vu un développement spectaculaire de la diffusion d’images sur les diverses tragédies humanitaires, produites et diffusées par des individus et des organisations dédiés à l’aide et au secours de populations en danger. De grandes ONG ont engagé des photographes pour documenter la violence de la guerre ainsi que la vie dans les camps de réfugiés. Des photographes légendaires du XXe siècle, tels que Robert Capa ou Margaret Bourke-White, ont veillé à ce qu’un enregistrement visuel soit préservé de la guerre civile espagnole, de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre du Vietnam…

Ce livre retrace l’histoire de réfugiés du début de la Première Guerre mondiale à la crise actuelle des réfugiés en Syrie, dans les Balkans, en Méditerranée et à la frontière américano-mexicaine à travers des photographies emblématiques. Il remet également en question l’utilisation de la photographie à des fins humanitaires. Les perceptions du public à l’égard des réfugiés sont façonnées par la façon à travers laquelle elles sont le plus souvent présentées : par le drame et la victimisation. Les bateaux, les camps et les foules dominent ce paysage. Certains photographes en activité ont commencé à élargir cette vision étroite en donnant aux réfugiés un rôle déterminant dans la manière dont ils sont représentés, en promouvant la dignité des sujets ou en explorant des approches visuelles plus créatives. Cet ouvrage témoigne de leur travail.

Humanitaire cortiqué

Profession solidaire. Chroniques de l’accueil
Jean-François Corty, en collaboration avec Jérémie Dres (scénario)
et Marie-Ange Rousseau (illustrations) Éditions Les escales/Steinkis, 2020

Le mot de l’éditeur

Jean-François Corty, médecin et humanitaire, nous livre un témoignage libre et sincère sur l’arrivé des migrants en France et le drame qui se joue sous nos yeux.

La question migratoire est au cœur du discours politique et médiatique en France et en Europe, souvent traité sous un angle sécuritaire où se côtoient fantasme, peur et données erronées… Au cours de son expérience au sein de diverses ONG, Jean-François Corty a sillonné le monde et la France qui est aussi, aujourd’hui, un terrain d’actions humanitaires. Souvent interrogé en tant qu’expert de la question, ce roman graphique lui permet de livrer différemment son témoignage. Sa parole est plus libre que sur les plateaux télé… et la déconstruction des clichés d’autant plus efficace !

La morale de « l’extrême urgence » en question

Droit et stratégies de l’action humanitaire Patrick Aeberhard et Pierre-Olivier Chaumet (dir.) Éditions Mare & Martin, 2019

Cet ouvrage trouve ses origines dans une rencontre : celle des acteurs de terrain issus de l’épopée humanitaire avec les juristes de la Faculté de droit de Paris 8. Médecins, journalistes, avocats, politiques, et militaires se sont ainsi retrouvés dans cette université aux idées jugées très souvent « avant-gardistes » afin de débattre du concept de l’accès aux victimes ici et là-bas. À l’origine, leur but était de contribuer au développement des grands axes déjà initiés par les ONG médicales françaises, mais également internationales. Reconnus en quelques années, ces droits nouveaux ont permis de passer du droit d’ingérence au droit d’accès aux victimes (1988), pour finalement aboutir au concept de la responsabilité de protéger des Nations unies (2005). Toutefois, ce droit humanitaire international doit encore et toujours se développer s’il veut devenir plus efficace. Les ONG en ont en grande partie la responsabilité.

La science au chevet de la Couverture universelle

Évaluation des interventions de santé mondiale – Méthodes avancées Valéry Ridde et Christian Dagenais (dir.) Éditions science et bien commun et Éditions IRD, 2019

Le mot de l’éditeur

Une couverture universelle des soins de santé en 2030 pour tous les êtres humains, du Nord au Sud ? Réaliser cet objectif de développement durable aussi ambitieux que nécessaire exigera une exceptionnelle volonté politique, mais aussi de solides données probantes sur les moyens d’y arriver, notamment sur les interventions de santé mondiale les plus efficaces. Savoir les évaluer est donc un enjeu majeur. On ne peut plus se contenter de mesurer leur efficacité : il nous faut comprendre pourquoi elles l’ont été (ou pas), comment et dans quelles conditions. Cet ouvrage collectif réunissant 27 auteurs et 12 autrices de différents pays et de disciplines variées a pour but de présenter de manière claire et accessible, en français, un florilège d’approches et de méthodes avancées en évaluation d’interventions : quantitatives, qualitatives, mixtes, permettant d’étudier l’évaluabilité, la pérennité, les processus, la fidélité, l’efficience, l’équité et l’efficacité d’interventions complexes. Chaque méthode est présentée dans un chapitre à travers un cas réel pour faciliter la transmission de ces savoirs précieux.

Le livre est accessible à la lecture à l’adresse : https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/evalsantemondiale

Alep, de l’intérieur

Pour Sama Un film de Waad al-Kateab et Edward Watts PBS Frontline et Channel 4 Sortie nationale (France) le 9 octobre 2019 Présenté au Festival de Cannes 2019 en Sélection Officielle, Pour Sama a reçu le Prix du Meilleur documentaire Œil d’Or

Note des réalisateurs
Waad al-Kateab est une jeune femme syrienne qui vit à Alep lorsque la guerre éclate en 2011. Sous les bombardements, la vie continue. Elle filme au quotidien les pertes, les espoirs et la solidarité du peuple d’Alep. Waad et son mari médecin sont déchirés entre partir et protéger leur fille Sama ou résister pour la liberté de leur pays.

Waad al-Kateabest réalisatrice, productrice et cadreuse du film. En janvier  2016, elle a commencé à fournir des images du conflit syrien à Channel 4 pour une série de reportages intitulée Inside Aleppo. Ces vidéos sur le conflit en Syrie et sur cette crise humanitaire d’une extrême complexité ont battu des records d’audience au Royaume-Uni. Elles ont été vues près d’un demi-milliard de fois en ligne, ont été primées à vingt-quatre reprises et ont reçu notamment un Emmy Award en 2016. Waad était étudiante en marketing à l’Université d’Alep lorsque les manifestations contre le régime d’Assad ont balayé le pays en 2011. Comme plusieurs centaines de ses compatriotes syriens, elle est devenue une journaliste-citoyenne déterminée à révéler les horreurs de la guerre. Elle a appris elle-même à filmer la situation tragique des habitants d’Alep alors que les forces d’Assad combattaient les rebelles pour le contrôle de la ville. Elle est restée pendant le siège pour dénoncer les terribles pertes en vies humaines. En décembre 2016, lorsqu’elle a été évacuée d’Alep avec sa famille, elle a emporté avec elle toutes ces images recueillies au fil des années. Waad vit aujourd’hui à Londres avec son mari Hamza et ses deux filles.

Waad al-Kateab

«  Pour moi, Pour Sama n’est pas seulement un film, c’est le récit de ma vie. Comme tant d’autres activistes, j’ai commencé à filmer les manifestations syriennes sans aucun projet en tête. Je n’aurais jamais pu imaginer où cela me mènerait au fil des années. Toutes les émotions que nous avons vécues – la joie, la perte de nos proches, l’amour – et les crimes commis par le régime d’Assad contre des innocents ordinaires étaient impensables, inimaginables… Dès le début, j’ai voulu témoigner et montrer l’humanité qui subsistait autour de nous, plutôt que la mort et la destruction qui ne cessaient de faire la une des médias. En tant que femme dans un quartier conservateur d’Alep, j’ai pu voir et raconter comment les femmes et les enfants d’Alep vivaient, ce qui aurait été impossible pour un homme. Cela m’a permis de montrer le quotidien des Syriens qui essayaient malgré tout de mener une vie normale tout en luttant pour leur liberté. En même temps, j’ai continué à vivre ma propre vie. Je me suis mariée et j’ai eu un enfant. J’ai assumé tant de rôles différents : Waad la mère, Waad témoin de cette guerre, Waad la journaliste et Waad la réalisatrice. Je pense que ces différentes facettes de mon histoire font la force du film. Bien que Pour Sama retrace mon histoire et celle de ma famille, notre expérience n’est pas unique.

Des centaines de milliers de Syriens ont vécu la même chose et vivent encore dans ces conditions aujourd’hui. Le dictateur qui a commis ces crimes est toujours au pouvoir et tue encore des innocents. Notre lutte pour la justice est toujours d’actualité. J’ai ressenti une grande responsabilité envers ma ville, ses habitants et nos amis : il fallait que je raconte leur histoire afin qu’elle ne soit jamais oubliée et que personne ne puisse déformer la réalité de notre vécu. Pour moi, la réalisation de ce film a été presque aussi difficile que les années passées à Alep.

J’ai dû revivre encore et encore ces moments terribles. Heureusement, j’ai eu la chance de travailler avec une équipe formidable qui s’intéressait à moi, à mon histoire et à la Syrie. C’était le cas notamment d’Edward Watts, qui a réalisé avec moi ce film. Il a su intérioriser le fardeau que je portais en moi. Ensemble, nous avons pu puiser dans la complexité de mon vécu l’histoire que vous voyez aujourd’hui.  »

Edward Watts

«  Pour Sama est le film le plus important sur lequel j’aie jamais travaillé. Je me suis intéressé au soulèvement syrien dès son commencement, en essayant de raconter la vérité au-delà des mensonges et de la propagande. La réalité de ce qui s’est passé en Syrie s’incarne dans le courage, l’honnêteté et l’altruisme de Waad, Hamza et Sama. Ce sont des gens extraordinaires. Ils sont un exemple pour nous tous en ces temps de grand tumulte. Dans mes documentaires, j’ai toujours cherché à mettre en valeur l’humour et l’humanité que nous partageons avec des personnes vivant dans des situations désespérées aux quatre coins du monde. C’est cette vérité qui nous sauvera, pas les fausses vérités que tant de gens colportent aujourd’hui. Nous n’avons pas su nous tenir aux côtés des Syriens alors qu’ils manifestaient pour leur liberté et qu’ils étaient brutalement écrasés par le régime de Bachar al-Assad. Cela a conduit à de nombreux problèmes, notamment à la naissance de l’État Islamique, mais aussi à la poussée de l’extrême droite, à la crise des réfugiés et à la normalisation des attaques contre les populations civiles en temps de guerre. À travers l’histoire de Waad, le monde peut enfin voir ce qui s’est réellement passé, comprendre nos erreurs tragiques et, espérons-le, s’assurer que cela ne se reproduise plus jamais. C’était un honneur et un privilège de réaliser ce film avec elle.  »

Deux frères en image, un pays en héritage

Iran, rêves et dérives Reza et Manoocher Deghati Hoëbeke, octobre 2019 (published in French)

Le mot de l’éditeur
Reza et Manoocher Deghati, frères et photojournalistes ayant grandi dans l’Iran des années 1950 et contraints à l’exil au début des années 1980, dévoilent, à l’occasion du 40eanniversaire de la révolution iranienne, leurs archives exclusives de cette période. Dès 1978, Reza et Manoocher Deghati couvrent les prémices et les années de la Révolution islamique puis la prise d’otage de l’ambassade américaine de Téhéran. Leurs images sont largement reprises à l’époque dans la presse internationale : Newsweek, Times, Life ou encore Paris Match. Documentant sans relâche les émeutes, les répressions violentes, mais aussi les espoirs d’une société iranienne en pleine mutation, ils en sont les témoins privilégiés.

Leur travail donne un visage au peuple iranien meurtri par une République Islamique qui ne tient pas la promesse d’une paix tant espérée.

Célèbre photojournaliste, Rezaparcourt le monde depuis son départ d’Iran en 1981. Ses images sont diffusées dans les médias internationaux (National Geographic, Time Magazine, Newsweek, El País, Paris Match, Géo…), mais également sous forme de livres, d’expositions et de documentaires. Photographe dans l’âme depuis son adolescence, marqué par son destin d’ancien prisonnier politique lorsqu’il est étudiant, la révolution iranienne le révèle photoreporter. En parallèle, dès 1983, il s’engage pour l’éducation visuelle informelle des jeunes et des femmes à travers le monde, et crée différentes associations. Collaborateur régulier à la National Geographic Society depuis 1991 et Senior Fellow de la Fondation Ashoka, il reçoit de nombreux prix dont le World Press Photo, l’Infinity Award, ainsi que la médaille de Chevalier de l’Ordre national du Mérite.

Citoyen du monde, Manoocher Deghati a résidé dans plus de 12 pays sur 4 continents. Il a été photojournaliste pour des agences photo et des magazines internationaux tels que l’Agence France Presse, Sipa, Black Star, Times, Newsweek. Après des études de cinéma à Rome, il rentre en Iran pour témoigner de la révolution.

De 1987 à 1990, il est chef du service photo pour l’Agence France Presse en Amérique centrale. De retour au Moyen-Orient en 1990, il couvre des problèmes politiques et sociaux similaires. Blessé par un tireur d’élite israélien à Ramallah, il est transporté à Paris où il reste 18 mois à l’hôpital militaire des Invalides. En 2011, il crée le nouveau comptoir photo du Moyen-Orient pour Associated Press.Il a reçu de nombreux prix dont le World Press Photo et travaille désormais pour de grands magazines comme National Geographic. Il réside en Italie, où il mène également des workshops.

Reza a entièrement illustré le n° 8 de la revue Alternatives Humanitaires et nous a accordé une interview exclusive :
http://alternatives-humanitaires.org/fr/numero-8-juillet-2018

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’humanitaire, sans jamais oser le demander…

Droit et pratique de l’action humanitaire Marina Eudes, Philippe Ryfman, Sandra Szurek (dir.) L.G.D.J, Collection Traités, octobre 2019 (published in French)

Le mot de l’éditeur

Comptant parmi les principales politiques publiques internationales, déployée de façon permanente sur tous les continents, l’action humanitaire vient aujourd’hui au secours de quelque 200  millions de bénéficiaires.

Le premier Sommet humanitaire mondial, sous l’égide des Nations unies, en 2016, a mis en évidence les défis auxquels elle est confrontée, comme en témoignent la dimension prise par le Mouvement Croix-Rouge/Croissant-Rouge, le foisonnement des ONG humanitaires, l’affirmation de l’humanitaire d’État et l’implication des organisations internationales.

L’action humanitaire se caractérise aussi par la pluralité, la diversité et la dispersion des normes sur lesquelles elle repose, ou qu’elle-même produit, notamment comme ordre professionnel et social spécifique, avec son éthique, son langage et comme véritable économie globalisée.

Ainsi, son intérêt scientifique propre justifie d’appréhender l’action humanitaire comme objet autonome d’analyse, à partir d’une vision globale incluant l’ensemble des circonstances dans lesquelles elle se déploie.

L’ambition de cet ouvrage – inédite dans la production scientifique et universitaire francophone – est d’en présenter le panorama le plus large et le plus complet possible en combinant – ce qui est sa seconde originalité – les ressources du droit avec celles d’autres disciplines et en associant universitaires, chercheurs et praticiens de renom. Ainsi l’ouvrage espère-t-il offrir aussi matière à réflexion sur ce qu’est l’«  écosystème humanitaire  », les interrogations que soulèvent ses choix et ses finalités – entre secours d’urgence et développement durable.

Les étudiants et chercheurs trouveront un ouvrage qui, par son envergure et son éclairage sur les pratiques, faisait défaut à la spécialité. Les praticiens disposeront d’un outil d’analyse approfondie de l’action humanitaire contemporaine.

Sous la direction de Sandra Szurek, professeur émérite de l’Université Paris Nanterre, professeur associé à l’Institut des Hautes Études Internationales (IHEI) de l’Université Paris II Panthéon-Assas, Marina Eudes, maître de conférences HDR à l’Université Paris Nanterre, membre du CEDIN, directrice du Diplôme Organisations et juridictions pénales internationales, Philippe Ryfman, professeur et chercheur associé honoraire au Département de Science Politique de la Sorbonne, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, avocat et expert-consultant.

U-Man, une nouvelle émission radio humanitaire

Pierre-Alain Gourion est le fondateur de Bubble Art, une association pluri-culturelle lyonnaise qui a lancé « U-Man » une émission radio et vidéo sur l’action humanitaire dont l’objectif est de créer une « agora sonore ».

Alternatives Humanitaires  Pierre-Alain Gourion, aidez-nous à identifier cet objet non identifié qu’est Bubble Art: d’où vient la genèse de ce projet multiforme ?

Pierre-Alain Gourion  Bubble Art est une association que j’ai créée quand j’étais encore avocat. Après trente-cinq ans de carrière, et comme j’avais un fort intérêt pour la culture, je me suis dit qu’une structure juridique indépendante serait utile pour pouvoir éditer, écrire, faire de l’image, du son. Elle a servi d’abord à faire des expositions ou à organiser des bals de tango argentin, et puis nous nous sommes installés dans une ancienne chaudronnerie, devenue à la fois loft et scène, où nous organisons des spectacles vivants, mais aussi une activité de radio-vidéo.

A. H.  Comment votre passé d’avocat a-t-il nourrit l’expérience de Bubble Art ?

P.-A. G.  Àtravers notre émission « U-Man » consacrée à l’humanitaire, je me rends compte des éléments antérieurs qui ont nourri ce cheminement. Ces éléments sont l’intérêt pour l’international, l’intérêt pour les autres. J’ai été l’avocat du Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples(MRAP) et pendant une dizaine d’années, j’ai défendu des victimes d’actes racistes et je me suis battu pour limiter les expulsions d’étrangers.Je n’ai pas été un avocat militant pour autant. Pour moi, un avocat, ne doit pas être militant, il doit garder une certaine distance par rapport à son sujet. S’il est militant, il est associé à la cause. Quand on a fait un métier pendant trente-cinq ans, on en connaît les rouages et c’est un métier qui m’a suffisamment passionné pour que j’aie pu penser continuer à le faire jusqu’à ma mort. Mais j’avais une vieille nostalgie des plateaux de cinéma – j’avais été assistant-réalisateur avant de faire mes études de droit – et le désir, aussi, de pouvoir écrire. Or, pour pouvoir écrire, il faut avoir du temps. Et donc, j’ai arrêté pour reprendre mes anciennes amours.

A.H.  Votre émission U-Man porte donc sur l’action humanitaire, pourquoi s’intéresser à ce secteur ?

P.-A. G.  Le hasard a fait que je me suis intéressé au parcours d’un ami, Benjamin Courlet, un jeune humanitaire de trente ans, qui a fait l’école 3A. Je voulais l’interviewer dans le cadre des émissions culturelles que faisait Bubble « Culture vivante ». Alors, avec Triangle génération humanitaire et Handicap International où il avait travaillé, nous avons fait une émission. De fil en aiguille, les choses se sont construites. Et c’est en faisant cette émission, que je me suis rendu compte de l’appel d’air qu’il y avait. Quand vous abordez la thématique humanitaire ou la thématique écologique, vous touchez une corde sensible. Que fait-on ensemble ? Comment être utile pour mon prochain ? Il y a aussi la conjoncture, française certes, mais communautaire, européenne et internationale, je suis très frappé de travailler avec des jeunes gens qui sont angoissés par l’avenir de leur planète !

A. H.  L’émission U-Man est disponible au format podcast, vidéo, mais aussi à l’écrit puisqu’une retranscription est disponible sur le blog que vous avez sur Médiapart. Que pouvons-nous y trouver ?

P.-A. G.  L’initiative U-Man est en effet composée d’émissions de radio, de vidéos et d’écrits. L’idée est de promouvoir des débats citoyens. Nous avons aussi développé une autre série, « Fondateurs d’humanitaire » où nous avons récemment interviewé Xavier Emmanuelli, cofondateur de Médecins Sans Frontières, mais nous envisageons aussi d’interroger des techniciens de l’humanitaire. Nous voulons également organiser des tables rondes sur des thématiques humanitaires ou écologiques et des vidéos courtes, les « Time to be » où nous interviewons un témoin qui parle directement au spectateur. Nous voulons que cette vidéo soit introductive de débats citoyens que l’on propose aux municipalités, aux métropoles et demain, je l’espère, à des pays francophones. Nous essaierons, dans un deuxième temps, d’aller aussi vers les ONG non françaises, non francophones.

A. H.  Vous avez soulevé le lien entre humanitaire et écologie, ce sera justement le thème Focus de notre numéro du mois de juillet. Quelle interaction voyez-vous entre ces deux milieux ?

P.-A. G.  Nous sommes à un moment historique, un moment de croisement de ces deux thématiques. L’histoire de l’humanitaire est une vieille histoire qui part du droit de la guerre, au XIXeavec la création de la Croix-Rouge et puis évolue dans les années 1970-1980, avec la création par les French doctors des ONG comme Médecins Sans Frontières, Médecins du Monde, etc. Les Anglais ont aussi développé leur conception de l’humanitaire différente de la conception française par une interaction plus forte avec l’État. Et puis, cette technicisation de l’activité humanitaire. Et arrivent tous les bouillonnements que l’on voit aujourd’hui sur l’écologie, l’interrogation sur le mode de croissance, sur l’idée de progrès. Nous arrivons à un moment où les deux thématiques se rejoignent, se fondent l’une dans l’autre.

Pour en savoir plus sur U-Man : https://www.bubble-art-prod.com/u-man