Archives de catégorie : Livres

La voix du milieu

 

 

 

 

La Haine qu’il faut

Paul Salvanès
Les Éditions du Toucan, 2018

 

Et pourtant cela commençait mal. D’abord on n’échappe pas – classique du genre – à l’incontournable romance entre l’humanitaire et la photographe. Heureusement, l’idylle tourne vite court, preuve qu’elle ne servait pas à grand-chose. Ensuite, on enrage contre l’éditeur qui, à force de coquilles non repérées ou de maladresses négligées, ne rend pas hommage au travail de son auteur : Paul Salvanès a du style et le talent de ne pas en abuser. Cela aurait mérité un meilleur travail de relecture. Enfin – mais c’était peut-être l’obstacle le plus important –, Salvanès s’engageait ainsi dans un genre bien plus complexe qu’il n’y paraît : pour romanesque qu’il soit, l’humanitaire donne rarement naissance à de bons romans. Il en va ainsi de tous les thèmes a priori dotés de ressorts naturels – de la guerre au sport, en passant par la politique – qui, entre des mains peu expertes, tombent à plat à force d’être investis sans imagination, au ras des pâquerettes de clichés activés à tour de bras. Et pour son premier roman, Paul Salvanès s’en sort très bien, franchissant adroitement cet obstacle majeur et reléguant au rang de pêchés véniels nos deux premières réserves.

L’histoire n’a rien d’original… et c’est une excellente chose car, ce faisant, l’auteur la situe à hauteur d’homme, au plus près de la réalité que rencontrent les ONG et des nouveaux profils qui se présentent à leurs portes. Bosco, 25 ans, fraîchement diplômé d’un Master 2 en Relations internationales, s’est engagé dans l’humanitaire. Première mission au Darfour : là, il fait ses gammes et ses preuves, trouve le « sens qui, jusque-là, manquait à la vie terne dont il s’est arraché ». Le temps d’un séjour à Paris où il rumine l’adrénaline dont il a été trop vite sevré (« Il imaginait sa vie ici, loin de l’action, comme une gare de campagne où les trains ne passent plus »), puis il repart en République démocratique du Congo. C’est à Goma qu’un assassinat d’expatrié, commis quelques mois plus tôt quand il était au Soudan, lui semble prendre une dimension nouvelle, plus inquiétante encore : un autre meurtre croise sa route. Un fétiche africain retrouvé à proximité de ces cadavres achève de convaincre Bosco qu’il tient la piste d’un tueur en série. Car Salvanès a entrepris de faire de son roman un polar et de son jeune humanitaire un enquêteur.

Et à vrai dire, on n’y croit pas tout de suite – et cela nous tient assez longtemps – parce que Bosco y croit trop vite. Mais Salvanès a aussi ce talent d’ouvrir des voies martyres qu’il dynamite une à une. Une première piste s’épuise, tout comme la deuxième, jusqu’au dénouement inattendu dont la belle maîtrise qu’en a l’auteur nous récompense de notre (im)patience incrédule.

Et en attendant ce final réussi, le lecteur avance avec plaisir dans ce roman. S’il est néophyte, il apprendra beaucoup de choses sur le milieu de l’humanitaire, ses protocoles, sa sociologie ou encore ses réunions au cours desquelles se jaugent membres d’ONG en recherche de financements et bailleurs tout puissants. S’il « en est », il trouvera là une belle source de réflexion : sur l’engagement, le renouvellement générationnel que connaît le secteur, et les désillusions qui peuvent ravager des personnalités borderline. Car si l’enfer est pavé de bonnes intentions, l’humanitaire demeure du monde de l’imparfait. Une vérité que Paul Salvanès met bien en lumière, évitant les écueils de l’héroïsation facile et de l’entre-soi. Il parvient à intéresser tous les publics et apporte un soin particulier à faire entendre aussi bien la voix du « milieu » – par l’intermédiaire de Bosco – que celle des témoins souvent silencieux : il en va ainsi de Kambale, l’enfant-soldat, symbole et miroir de logiques implacables contre lesquelles les humanitaires se révèlent impuissants.

 

Boris Martin,
rédacteur en chef

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ISBN de l’article (HTML): 978-2-37704-400-9

La fabrique européenne de camps

 

 

 

 

 

 

De Lesbos à Calais:
comment l’Europe fabrique des camps

Collectif Babels, Yasmine Bouagga (dir.)

Éditions Le passager clandestin, coll. « Bibliothèque des frontières », 2017

 

Le mot de l’éditeur

De Lesbos à Calais, une myriade de lieux de mise à l’écart émaille les parcours des migrants. Entre bidonvilles, campements, centres de rétention et hotspots, l’encampement transforme les frontières en des espaces de vie et de mise en attente. Le retour des camps en Europe marque un tournant et nous alerte sur une crise de l’hospitalité qui fait du provisoire et de la mise à l’écart les seules manières de penser la gestion des migrations contemporaines.

Cette étude consacrée à la question des camps comme nouvelle forme de dispositifs d’accueil d’urgence en Europe interroge le rôle de ces structures de contrôle des flux et des personnes sur le continent. À travers des enquêtes de terrain, des témoignages et quelques illustrations, elle couvre un large champ, depuis l’impact des camps sur les parcours de vie des migrants, jusqu’à la manne financière qu’ils représentent pour nombre de sociétés privées en Europe.

On y apprend par ailleurs que les camps de réfugiés, lieux de mise en suspens de dizaines de milliers d’existences, sont aussi parfois des espaces d’expérimentation sociale, voire d’utopie, en marge des États.

« Bibliothèque des frontières » est une collection de 7 titres dirigée par Michel Agier et Stefan Le Courant pour penser la violence des frontières contemporaines et réinventer les politiques d’hospitalité. Le programme de recherche de l’EHESS Babels réunit une quarantaine de chercheurs en Europe sous la direction scientifique de l’anthropologue Michel Agier, assisté de Stefan Le Courant.  Continuer la lecture

Repolitiser les ONG

 

 

 

Dossier « ONG. Dépolitisation de la résistance au néolibéralisme ? Points de vue du Sud »,

Revue Alternatives Sud

Centre tricontinental

Louvain-la-Neuve, Belgique

Éditions Syllepse, 2nd semestre 2017

 

            Ce numéro de la revue Alternatives Sud du Centre tricontinental (CETRI) du second semestre 2017 apporte une contribution intéressante au débat au centre des deux derniers numéros d’Alternatives Humanitaires. Les sept articles qui le composent interrogent, en le repolitisant, le débat sur la coopération des ONG avec les acteurs publics et privés (notamment lucratifs). Ils éclairent les causes de la dépolitisation des ONG, les enjeux liés au développement du néolibéralisme qui tendent à réduire le rôle des États et à faire évoluer la culture organisationnelle des ONG (l’instrumentalisation dont les ONG font l’objet, la professionnalisation managériale, ainsi que le paternalisme et la voie « réformatrice » souvent privilégiés) comme l’annonce l’éditorial de Julie Godin.

            Dans cette publication se mêlent les analyses de chercheurs et de professionnels du secteur de l’aide. Tous proposent un regard critique pour analyser des phénomènes mondiaux qui touchent l’ensemble du secteur : le risque d’instrumentalisation (chapitre 1 par Thomas Gebauer et Shankar Gopalakrishnan), le paternalisme (chapitre 7 par Léon Koungou). Mais cette critique propose des réflexions sur des zones géographiques telles que l’Amérique latine (chapitre 4 par David Dumoulin Kervran) et en Amérique centrale (chapitre 5 par José Luis Rocha), comme une analyse sectorielle (les ONG environnementales dans le chapitre 8 par Alain Le Sann). D’autres articles sont des études de cas sur des sujets tels que le mouvement indien de femmes (chapitre 2 par Sruka Roy), les ONG palestiniennes (chapitre 3 par Walid Salem), les ONG en Ouganda (chapitre 6 par Maria Nassali).

            Dans ce compte-rendu, nous avons choisi de présenter un peu plus en détail deux chapitres : l’un sur la problématique générale de l’instrumentalisation (chapitre 1 par Thomas Gebauer et Shankar Gopalakrishnan), et l’autre sur le cas spécifique des ONG en Ouganda (chapitre 6 de Maria Nassali).

            Dans le chapitre 1, Thomas Gebauer et Shankar Gopalakrishnan font un plaidoyer en faveur d’une repolitisation des ONG afin d’éviter le péril de l’instrumentalisation. Ils dénoncent les conséquences des financements institutionnels (vecteurs d’apolitisme), qui impliquent des logiques de contrôle et de performance. Ainsi les ONG auraient tendance à se positionner d’autant plus facilement dans le secteur de l’urgence humanitaire. Ce positionnement ne permet pas de s’attaquer aux causes profondes des inégalités sociales, et ne peut être un véritable vecteur de justice sociale. Au contraire, il favoriserait un statu quo lié à la culture hégémonique néolibérale selon laquelle il existerait « un monde divisé entre les personnes qui apportent leur aide et celles qui la reçoivent, [qui] paraît bien plus acceptable qu’un monde divisé entre personnes privilégiées et personnes sociales exclues ». Il conviendrait donc d’être particulièrement vigilant quant aux collaborations avec les acteurs promoteurs d’intérêts commerciaux (et lucratifs), comme dans le secteur militaire et sécuritaire et les acteurs « philantro-capitalistes », qui sont des agences de légitimation politique. Thomas Gebauer propose donc cinq pistes pour permettre aux ONG de se repolitiser : développer leur esprit critique, prendre des positions politiques, développer leur indépendance, réarticuler leur action avec les mouvements sociaux, et accroître leur mise en réseau en faveur de politiques de changement à plus long terme.

            Dans le chapitre 6, l’avocate Maria Nassali présente le cas des associations en Ouganda. Ces organisations sont considérées comme des appendices du gouvernement du fait d’un cadre de plus en plus restrictif (durcissement du cadre légal, érosion de la liberté de réunion), propice aux interférences politiques. À ce panorama s’ajoutent de fortes rivalités quant à la captation des ressources de la coopération, et en matière d’insertion dans des réseaux de pouvoir, afin de pouvoir survivre. Ces dynamiques favorisent largement le retranchement des ONG derrière une attitude « apolitique ». L’autrice esquisse un chemin de sortie en faveur du renforcement d’une conscience politique au sein des associations en promouvant une militance (en faveur de sujets auxquels des droits sont attachés) orientée vers la sphère juridique pour continuer à œuvrer en faveur de la justice sociale. Malgré un cas d’étude soulignant le faible espace d’action lié par un contexte autoritaire et le fonctionnement néolibéral du secteur de la coopération, Maria Nassali parvient à faire une proposition pleine d’espoir.

            Ce numéro permet de diffuser en français de nombreux articles parus dans des revues anglophones. Les études proposées interpellent par leur actualité et la finesse de leur propos abordant tout en nuances les problématiques de l’aide. Sans condamner les choix faits par les ONG présentées, elles permettent au contraire de poser des questions centrales pour le secteur. Il s’agit d’analyser les choix des ONG et leurs conséquences, tout en tenant compte des contextes dans lesquels ils s’insèrent. Ces articles montrent bien comment les ONG, face à des enjeux qui les dépassent, sont prises dans des logiques néolibérales. Les auteurs insistent : il n’existe aucune formule magique pour résoudre les problématiques auxquelles font face les ONG. Cependant, ce numéro esquisse de véritables pistes d’action, avec intelligence et tact, pour améliorer les marges de manœuvre dans le secteur, appelant à une nouvelle politisation des acteurs de l’aide.

Lucie Laplace

Doctorante en science politique, Laboratoire Triangle, Université Lumière Lyon 2

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ISBN de l’article (HTML): 978-2-37704-350-7

Les leçons du passé pour mieux gérer l’avenir

Le mot de l’éditeur

La Politique de la peur. Médecins Sans Frontières et l’épidémie d’Ebola Michiel Hofman et Sokhieng Au (dir.) Renaissance du Livre, 2017

« Décembre 2013, Guinée : un petit garçon succombe à une maladie non diagnostiquée. Ce décès mystérieux marque le début d’une épidémie d’Ebola de deux ans qui va faire trembler le monde et menacer nombre de pays, riches et pauvres confondus, en divers endroits de la planète.

Le 31 mars 2014, Médecins Sans Frontières (MSF) lance un avertissement : cette épidémie, qui sévit désormais en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia, est sans précédent, “hors de contrôle”. Il faudra cependant attendre le 8 août pour que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) finisse par déclarer que l’épidémie est une “urgence de santé publique de portée internationale”. En septembre, lorsqu’un cas est diagnostiqué aux États-Unis, la majeure partie du monde tourne enfin son attention sur ces trois petits pays d’Afrique de l’Ouest et la machine médiatique s’emballe, produisant en série des scénarios catastrophes. Au cours des mois suivants, l’épidémie entame un recul et, le 29 mars 2016, l’OMS en déclare officiellement la fin. La maladie à virus Ebola aura contaminé 28 646 personnes et fait 11 308 morts.

Le maître mot de cette épidémie ? La peur. Peur naturelle liée à une maladie mortelle, peur alimentée par les tenants du pouvoir afin d’obtenir des bénéfices politiques. Peur « à distance » sur les autres continents, mais aussi peur des malades. Au sein d’un tel chaos – une situation inédite pour l’organisation –, MSF s’est retrouvée contrainte d’agir. Cette épidémie a non seulement mis à rude épreuve ses valeurs éthiques, mais a aussi montré les limites de ses capacités en termes d’infrastructures médicales et logistiques.

C’est pour examiner le rôle de l’organisation et tirer les enseignements de cette crise sans précédent que MSF a conçu La Politique de la peur, ouvrant même ses archives internes aux contributeurs. De façon impitoyable, la maladie a mis au jour la fragilité du corps humain, de la société et du corps politique. Les textes de cet ouvrage racontent les pans de cette histoire à travers le prisme de diverses disciplines (anthropologie, médecine, histoire…), mais aussi de quatre témoignages narrant une expérience personnelle de l’épidémie.

Car ce qui importe, c’est ce qui se passera demain et la manière dont ceux qui auront à faire des choix difficiles pourront bénéficier des leçons du passé. »

Une interview de l’un des auteurs sera bientôt disponible sur notre site : http://alternatives-humanitaires.org

L’enquête philosophique et le « drame de l’hospitalité »

« Gardez-vous d’écouter cet imposteur. Vous êtes perdu si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne. »

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, seconde partie, 1755

La Fin de l’hospitalité. Lampedusa, Lesbos, Calais… jusqu’où irons-nous ? Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère Flammarion, 2017

Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère ont parcouru l’Europe, de la « jungle » de Calais au centre de réfugiés de l’aéroport berlinois de Tempelhof. De ce périple, ils nous livrent ici leur récit et nous questionnent sur la place des « demandeurs de refuge(1)L’expression « demandeur de refuge » est privilégiée par les auteurs au terme de « réfugié » qui renvoie au statut juridique, garanti notamment par la Convention de 1951. » dans notre société.

Du Moyen-Âge au XXe siècle, de Homère à Hannah Arendt, en passant par les écrits de Jean-Jacques Rousseau(2)Qu’ils citent p.181 de leur livre et que nous avons repris ici en épigraphe. ou d’Emmanuel Kant, les auteurs rappellent la tradition européenne de l’hospitalité qui contraste avec l’image de l’étranger véhiculée aujourd’hui, « dépouillé de toute sacralité » : « Nous assistons en réalité, écrivent-ils, à l’effacement de la silhouette métaphysique de l’étranger qui rodait encore il y a peu dans nos cultures et les habitait d’une gloire passagère, au profit de nouvelles figures du désordre social : le migrant, le réfugié, l’immigré » [p. 170].

Cet ouvrage ne fait pas seulement le constat de la fin de l’hospitalité politique(3)Les auteurs définissent l’hospitalité politique comme une hospitalité réaliste, impersonnelle et publique par opposition à l’hospitalité éthique et privée « de la maisonnée » qui renvoie à des valeurs privées et individuelles : « À la magnificence solitaire de l’hospitalité de la maisonnée, toujours comprise comme cet âge d’or perdu, il nous faut préférer une hospitalité impersonnelle, rendue possible par la création d’hôpitaux. Le réalisme de l’hospitalité soutient qu’à tout prendre l’hôpital y vaut mieux que la maison » [p.206]., il rappelle surtout aux gouvernements leur responsabilité de mise en œuvre de réelles politiques d’accueil. Les auteurs soutiennent que l’effacement de l’hospitalité comme valeur politique a cédé la place à des obligations éthiques individuelles et créé une société de secours où l’urgence est maîtresse et limite toute possibilité d’accueil durable. C’est ce qu’ils appellent « le drame de l’hospitalité » [p. 97].

Un drame qui se matérialise, notamment, par la création de « hors lieux » et de « vies déplacées » qui se retrouvent dans des camps, ces « endroits qui n’existent sur aucune carte. C’est même à cela qu’on les reconnaît. La jungle de Calais, le camp de la Linière à Grande-Synthe sont des endroits de nulle part, qui ne mordent pas sur le réel, des utopies négatives à effacer à tout prix, afin qu’aucune hétérotopie douteuse ne demeure au monde. On les découvre presque par hasard dans un bout d’outre-monde, excroissance coincée entre l’autoroute et le chemin des dunes, ou au sortir d’un croisement qui s’en va vers quelque entrepôt qu’il faut absolument dissimuler à la vue » [p. 143].

Les auteurs soulignent cependant que l’apparition d’initiatives privées d’entraide et de solidarité – relevant du champ de l’hospitalité éthique et compassionnelle – engendre des mouvements citoyens qui peuvent obliger les gouvernements à revoir les conditions et les politiques publiques d’accueil(4)Voir par exemple les villes-refuge http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/06/20/des-villes-refuges-pour-migrants_4954053_3232.htmlou le documentaire Un paese di Calabria qui montre comment l’hospitalité éthique a permis la mise en œuvre d’une politique publique d’accueil http://www.lemonde.fr/cinema/article/2017/02/07/un-paese-di-calabria-quand-les-refugies-ressuscitent-un-village_5075720_3476.html. La question de l’hospitalité doit ainsi, selon eux, faire l’objet de débats et de discussions publiques aboutissant à des politiques participatives d’accueil.

Dans un contexte de montée en puissance des populismes européens, La Fin de l’hospitalité est une enquête philosophique « de terrain » à lire absolument.

Audrey Sala – Coordinatrice de la revue Alternatives Humanitaires

   [ + ]

1. L’expression « demandeur de refuge » est privilégiée par les auteurs au terme de « réfugié » qui renvoie au statut juridique, garanti notamment par la Convention de 1951.
2. Qu’ils citent p.181 de leur livre et que nous avons repris ici en épigraphe.
3. Les auteurs définissent l’hospitalité politique comme une hospitalité réaliste, impersonnelle et publique par opposition à l’hospitalité éthique et privée « de la maisonnée » qui renvoie à des valeurs privées et individuelles : « À la magnificence solitaire de l’hospitalité de la maisonnée, toujours comprise comme cet âge d’or perdu, il nous faut préférer une hospitalité impersonnelle, rendue possible par la création d’hôpitaux. Le réalisme de l’hospitalité soutient qu’à tout prendre l’hôpital y vaut mieux que la maison » [p.206].
4. Voir par exemple les villes-refuge http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/06/20/des-villes-refuges-pour-migrants_4954053_3232.htmlou le documentaire Un paese di Calabria qui montre comment l’hospitalité éthique a permis la mise en œuvre d’une politique publique d’accueil http://www.lemonde.fr/cinema/article/2017/02/07/un-paese-di-calabria-quand-les-refugies-ressuscitent-un-village_5075720_3476.html

Un guide pour lutter contre les inégalités de santé

– Pierre Micheletti

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » L’article 1er de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789 a ensuite été placé en 1791 en tête de la Constitution de la République française. Cependant, depuis sa naissance, un individu est sujet au développement d’inégalités manifestes face à la santé et à la maladie qui impactent directement l’espérance de vie, notamment au détriment des personnes aux revenus les plus faibles. La mortalité prématurée évitable touche également de façon très discriminante les différentes catégories sociales.

            Combler ces inégalités dans notre pays est donc une question de justice sociale. Mais agir à cet égard ne relève pas d’une charité où la bonne volonté se substituerait à la compétence. Des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être sont indispensables. Ils ne s’inventent pas, mais résultent de nécessaires processus d’apprentissage qui sont enrichis par l’expérience. Or l’acquisition de ces compétences est absente de façon patente de la formation initiale de bon nombre de métiers, pourtant notoirement confrontés aux inégalités sociales et à leur traduction sur la santé. Cela a été rappelé sans équivoque dans un certain nombre de rapports commandités par les gouvernements successifs – dont celui du Haut Conseil de la santé publique en 2009. La Grande conférence de la santé, qui s’est tenue en France en janvier 2016 sous l’égide du Premier ministre, a pour ambition de pointer les conditions indispensables de la réussite de la toute nouvelle loi de santé, dont la formation des professionnels de santé sur les indicateurs de santé sociale (ISS) fait partie. C’est à relever ce défi qu’entendent contribuer les instigateurs du présent ouvrage, prolongeant ainsi une dynamique initiée il y a une dizaine d’années. 

Le fruit d’une aventure collective

À partir de 2003, des acteurs engagés au sein de l’ONG Médecins du Monde ont créé dans plusieurs facultés de médecine de villes universitaires des diplômes universitaires (DU) de 3e cycle sur la thématique « Santé-solidarité-précarité » : d’abord à Grenoble, puis Lille, Paris, Bordeaux, Montpellier, Strasbourg, Nancy et Clermont-Ferrand. Ouverts à des publics allant largement au-delà des seuls médecins, ces DU ont été soutenus par des doyens de facultés de médecine sensibles à ces questions, et par différents acteurs locaux incontournables dans le champ médico-social : municipalités, conseils départementaux, Agences régionales de santé, mouvement mutualiste, centres de santé, hôpitaux publics, autres associations. Partout, l’ensemble de ces acteurs a été étroitement associé à la conception et à la mise en œuvre des enseignements créés. Grâce à ces alliances et à ces synergies, les contenus et compétences visés dépassent le champ de la grande pauvreté pour se préoccuper plus largement des inégalités en santé tout au long du gradient des inégalités sociales qui caractérise une communauté humaine.

            C’est l’expérience de cette formidable dynamique de « coconstruction » dont le présent ouvrage est le fruit. Il illustre le rôle de catalyseur et d’innovateur des associations en France, exauçant ainsi le souhait d’Alexis de Tocqueville, qui, dès le début du xixe siècle, les voyait comme des acteurs politiques, là où Didier Fassin qualifie aujourd’hui d’« outils de construction sociale » les interventions des acteurs de la santé. Sans cette énergie créative, le présent ouvrage n’aurait pas vu le jour. La grande majorité des chapitres fait appel à ces porteurs de projets ou aux compétences qu’ils ont su mobiliser sur les enseignements dont ils ont été les architectes.

Un contenu qui résulte d’une expérience pédagogique éprouvée

            Six thématiques structurent les différents chapitres, selon une logique et une progression directement inspirées des expériences universitaires mentionnées plus haut, et de leurs évaluations annuelles par les étudiants qui les ont suivies. Un cadre général est d’abord posé en référence à des repères historiques, politiques, techniques et juridiques dont la connaissance est indispensable au lecteur pour progresser dans l’ouvrage en comprenant les concepts qu’il véhicule.

            Puis, selon une logique usuelle dans l’analyse des problèmes de santé, trois voies sont utilisées pour aborder l’analyse des situations : une approche par populations spécifiques, une approche par type de territoire (ou d’absence d’ancrage territorial), et une approche évoquant les pathologies fréquentes chez les plus défavorisés. Ces approches définissent les trois parties suivantes. La question cruciale des difficultés usuelles rencontrées dans la mise en œuvre d’actions au profit de personnes socialement défavorisées est ensuite abordée. C’est la partie de l’ouvrage consacrée aux « conditions de réussite » des réponses mises en œuvre. La sixième et dernière partie est la conséquence logique de la toute première : les mécanismes qui conduisent aux inégalités en santé étant multiples, les actions pour y remédier s’inscrivent elles-mêmes, nécessairement, dans la convergence et la synergie des champs de compétences et dans les institutions qui concourent à agir au profit de la santé. L’ouvrage s’achève donc sur la question des alliances, des réseaux et des partenariats.

Un large lectorat concerné

            Le lectorat ciblé concerne différents publics dans le cadre de la formation initiale et continue, ou tout simplement parmi les professionnels, les responsables politiques et tous ceux qui sont confrontés/intéressés par ces questions. Il vise, entre autres :

  • les étudiants inscrits pour suivre les enseignements des différents diplômes « santé solidarité précarité » déjà mis en place ;
  • les étudiants et les professionnels du champ sanitaire, social et médico-social ;
  • les étudiants du 2e et du 3e cycle des études médicales, et ceux des autres métiers de la santé ;
  • les étudiants des Instituts de formation des cadres de santé (IFCS) ;
  • les professionnels en formation auprès du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) ;
  • les responsables politiques et associatifs ;
  • … et tous les autres acteurs non cités ici, appelés à travailler sur les
    questions de l’accès à la santé des populations fragiles. 

Pierre Micheletti

Médecin, vice-président d’Action Contre la Faim,
membre du Conseil national de la santé mentale et
ancien président de Médecins du Monde

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ISBN de l’article (HTML): 978-2-37704-262-3 

Entretien avec Jérôme Larché : L’humanitaire est-il en déclin ?

Entretien avec Jérôme Larché

Jérôme Larché est un médecin interniste réanimateur engagé depuis plus de trente ans dans l’humanitaire. Son parcours avec l’ONG Médecins du Monde l’a amené sur de très nombreuses zones de conflits, de catastrophes naturelles et de situations à risques où les violences et la corruption furent son lot quotidien. Chercheur associé à la Fondation pour la Recherche stratégique et à l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire (OCCAH), Jérôme Larché poursuit sa réflexion dans un ouvrage au titre explicite qui nous a véritablement interpellés chez Alternatives Humanitaires. Nous sommes allés à sa rencontre.

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