Archives de catégorie : Éditorial

La ville : nouveau champ humanitaire

Boris Martin • Rédacteur en chef

B. Martin

Des plaines de Solférino aux montagnes d’Afghanistan, en passant par les villages éthiopiens ou les maquis latino-américains, c’est à distance des ensembles urbains que l’humanitaire s’est en grande partie formé. Certes, les villes n’ont jamais été épargnées par les guerres, les catastrophes naturelles ou les épidémie : Lisbonne, Hiroshima, Saïgon, Beyrouth, Sarajevo ou Sanaa en témoignent. Au rythme de leurs naissances respectives, le mouvement Croix-Rouge, le système des Nations unies comme les ONG se sont bien sûr portés au secours des populations des villes martyres. De même, ces acteurs n’ont pas manqué de s’impliquer dans les problématiques d’exclusion montantes dans leurs propres cités, à l’image des « Missions France » que Médecins du Monde et Médecins Sans Frontières (MSF) ont lancées dès les années 1980(1)On se reportera à l’article de Michaël Neuman dans la rubrique « Perspectives » pour prendre la mesure des débats qui traversent encore MSF quant à sa « Mission France », notamment à propos de l’aide à apporter aux migrants sur le territoire national.. Continuer la lecture

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1. On se reportera à l’article de Michaël Neuman dans la rubrique « Perspectives » pour prendre la mesure des débats qui traversent encore MSF quant à sa « Mission France », notamment à propos de l’aide à apporter aux migrants sur le territoire national.

Des conjonctures critiques dans l’histoire humanitaire

Clara Egger • Chercheuse, membre du comité de rédaction et directrice du Focus de ce numéro

C. Egger

S’il est une expression qui paraît avoir été forgée pour l’étude de l’action humanitaire, c’est bien celle de « conjoncture critique » renvoyant à une série donnée d’événements qui, se combinant, marquent un tournant dans l’histoire d’une société. L’histoire de l’action humanitaire est ponctuée de telles conjonctures, les plus visibles ayant alimenté la construction d’un récit mythique des pratiques humanitaires. 1968 est de ces moments-là. Continuer la lecture

Les nouvelles technologies à l’épreuve de l’éthique humanitaire

Danielle Tan • Consultante-chercheure indépendante
Pierre Gallien • Directeur Impact, Information et Innovation à Handicap International

Membres du comité de rédaction et codirecteurs du Focus de ce numéro

D. Tan

P. Gallien

L’innovation n’est pas un phénomène nouveau pour les acteurs de la solidarité internationale. Quelques exemples historiques l’attestent, comme la création de la prothèse en bambou par Handicap International dans les années 1980 pour les réfugiés cambodgiens, le développement par l’entreprise Nutriset du Plumpy’Nut® – un produit nutritionnel à base d’arachide – en collaboration avec Action Contre la Faim ou les solutions développées par Oxfam pour l’apport d’eau en urgence. Ce qui a changé ces dernières années, c’est de voir l’innovation accéder au rang de préoccupation stratégique pour le secteur humanitaire dans son ensemble.

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La quadrature du cercle

Boris Martin • Rédacteur en chef

B. Martin

Tout le monde connaît la quadrature du cercle, ce problème mathématique réputé insoluble depuis l’Antiquité et consistant à construire un carré de même aire qu’un disque donné à l’aide d’une règle et d’un compas. L’action humanitaire a la sienne – une parmi tant d’autres sans doute : la cohabitation croissante des organisations non gouvernementales (ONG) avec le secteur marchand. À suivre les débats, conférences et colloques qui, depuis quelques années, abordent de plus en plus la question, on en sort souvent avec des conclusions dignes d’un jugement de Salomon : que les ONG et les entreprises, les unes et les autres avec leurs compétences, travaillent ensemble, dans le respect de leurs différences, portées par le seul intérêt des populations en souffrance. En somme, voilà le nouveau catéchisme en vigueur.

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Entreprises et ONG : la maturité d’un débat

Boris Martin • Rédacteur en chef

B. Martin

Depuis plusieurs années, l’écosystème humanitaire est en pleine transition. C’est même une des raisons d’être de notre revue que d’accompagner cette dernière et de la mettre en débat en invitant ses acteurs comme ses observateurs au dialogue. S’il est un phénomène emblématique de cette évolution, c’est bien l’arrivée du secteur marchand dans un domaine d’activité qui l’avait longtemps tenu à l’écart, comme en marge.

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Les défis de la transition humanitaire en Afrique

Virginie Troit et Jean-François Mattei • Déléguée générale et président du Fonds Croix-Rouge française   

V. Troit

J.-F. Mattei

L’humanitaire moderne a pris son envol et formé sa vision sur les champs de bataille européens avec la création de la Croix-Rouge. Près d’un siècle plus tard, dans les années  1960, l’aide internationale qui achève sa mission de reconstruction de l’Europe s’oriente vers l’Afrique et le tiers-monde. Les ONG de développement, les agences nationales d’aide publique au développement (APD) et les différents programmes et fonds de l’ONU interviennent de plus en plus massivement sur un continent en quête d’indépendance, écartelé entre les logiques d’alignement imposées par la guerre froide. Dès lors, l’humanitaire sera indissolublement lié à l’Afrique tandis que la relation de cette dernière à l’humanitaire ne cessera de grandir, de se transformer et d’interroger dans un contexte de mondialisation où la place de chacun est à redéfinir en permanence. États, ONG, institutions internationales, sociétés civiles, organisations religieuses, médias et secteur privé vont alors apprendre à interagir, à s’opposer, à s’allier ou à se défier lors de crises – qu’elles soient de nature politique, climatique, sanitaire, économique ou sociale – prenant en otage, décimant ou affectant des millions de personnes. L’Afrique finira par incarner l’image du « continent humanitaire ».

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Retrouver le sens de l’impératif humanitaire

Nathalie Herlemont-Zoritchak • Directrice de la Fondation Handicap International

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N. Herlemont-Zoritchak

« Il faut réveiller les gens. Bouleverser leur manière d’identifier les choses. Il faudrait inventer des images insoutenables. Que les gens écument. Qu’ils comprennent qu’ils vivent dans un drôle de monde. Un monde pas rassurant. Un monde pas comme ils croient. » Ces propos de Pablo Picasso(1)Antoni Gelonch-Viladegut, 200 citations de Picasso et sur Picasso, Paris/San Cugat del Vallès, 2013, p. 21. résonnent étrangement alors que le monde se prépare à tolérer une septième année de crise syrienne. Nul besoin aujourd’hui d’inventer des images insoutenables : elles nous sont offertes en direct. Et ce monde « pas rassurant » s’expose dans une démesure d’illustrations sordides.

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1. Antoni Gelonch-Viladegut, 200 citations de Picasso et sur Picasso, Paris/San Cugat del Vallès, 2013, p. 21.

Migrations contraintes : une nécessaire humanité

Serge Breysse • Pour la Fondation Action Contre la Faim
Jean-Baptiste Richardier • Pour la Fondation Handicap International

richardier-jeanbaptiste

J-B Richardier

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S. Breysse

Nous nous sommes interrogés sur la valeur ajoutée pour Alternatives Humanitaires de plonger dans le débat foisonnant sur les migrants ou les populations en mouvement. La crise migratoire est, avant tout, une injonction au politique d’assumer des décisions à la hauteur comme a su le faire la chancelière allemande à l’été 2015. Mais elle défie également les acteurs humanitaires aussi bien que les chercheurs en sciences humaines et sociales, les universitaires et enseignants qui constituent le premier lectorat et la ressource praticienne et intellectuelle de la revue. Cet éditorial – et plus largement le dossier de ce nouveau numéro – se veut une contribution au dépassement, un appel à notre responsabilité commune d’éclairer cette situation, de mettre de la couleur et des nuances sur une histoire qui paraît de plus en plus grise.

Une récente table ronde coorganisée par Alternatives Humanitaires(1)Table ronde « Face aux migrations contraintes, l’humanitaire comme substitut aux défaillances politiques ? », organisée le 7 septembre 2016 dans le cadre du Forum mondial Convergences qui s’est tenu à Paris, du 5 au 7 septembre 2016. Pour plus de détails, voir à la suite de cet éditorial. a souligné combien, presque partout en Europe et au-delà, la disponibilité à l’accueil de populations forcées(2)L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) définit la migration contrainte, ou migration forcée, comme un mouvement migratoire dans lequel existe un élément de coercition, y compris des menaces sur la vie et les moyens de subsistance, qu’elles résultent de causes naturelles ou humaines. à l’exil a régressé en comparaison d’exodes massifs qui ont marqué l’histoire depuis la Seconde Guerre mondiale ; des politiques déterminées avaient alors su entraîner la compréhension et le soutien de l’opinion. La situation d’aujourd’hui est bien différente et bien plus qu’une « crise migratoire », elle traduit une « crise des politiques migratoires », selon les termes d’une ONG historiquement en pointe sur les questions de l’accueil(3)La Cimade, http://www.lacimade.org. En dehors des prises de position des partis les plus populistes, les grands partis, encore majoritaires, ne proposent pas de positionnements clairs, traduisant lucidement des caps et des exigences collectives auxquelles les citoyens pourraient se rallier. Les gouvernements, confrontés chez eux à un climat social déjà lourd, agissent en réaction aux événements ; ils « naviguent à vue » pour décourager ou contrer, parfois avec violence, un afflux de migrants pourtant encore très loin de représenter une réelle menace pour les grands équilibres des pays de relocalisation éventuelle. Faute d’anticipation, de préparation de l’opinion par des explications audibles et de mobilisation des forces vives de la société civile, l’arrivée des exilés aux portes des pays les plus développés laisse tous les acteurs désemparés.

Ce constat reflète le traitement devenu habituel des conflits et des crises par les politiques et les médias, qui proposent une simplification grossière de la représentation des populations affectées et des groupes auxquels elles appartiennent. L’opposition manichéenne entre le Bien et le Mal rend difficile une lecture géopolitique compréhensible et porteuse de sens. Des classifications en zones géographiques ou en groupes armés, religieux, ethniques ou sociaux traduisent avant tout les intérêts globaux des donneurs d’ordres et prennent le pas sur le respect des populations civiles et des individus. Dès lors, des drones peuvent bombarder à l’aveuglette de larges zones « condamnées », où tout être vivant peut être considéré comme un ennemi ; on cible des hôpitaux au motif qu’ils sont situés dans ces zones ou auraient hébergé des combattants(4)Attaque de l’hôpital de Médecins Sans Frontières à Kunduz, Afghanistan, en octobre 2015. Depuis, d’autres attaques ont eu lieu, comme au Yémen en août 2016, toujours contre un hôpital MSF. ; on bombarde des convois d’aide humanitaire malgré des trêves âprement négociées(5)En référence aux trente et un camions de l’ONU et du Croissant-Rouge syriens détruits en Syrie en septembre 2016, alors qu’ils allaient soulager les populations d’Alep.… Bref, on bloque l’aide aux populations ou bien on leur interdit d’accéder à l’aide. Les bavures, auxquelles on s’habitue, deviennent de classiques dommages collatéraux et la conscience collective y consent.

Ainsi la possibilité d’humanité se dissout ; la particularité de chacun dans sa complexité morale, religieuse ou politique se confond avec celle du groupe qui, dans les situations de conflit est un groupe armé, un belligérant réputé dangereux et partial qu’il est donc légitime de combattre. Les civils en tant que personnes, hommes, femmes ou enfants n’existent plus en tant qu’êtres humains. Devenus « transparents », ils fuient des combats dont ils sont les victimes, pour connaître la double peine d’être assimilés aux responsables des exactions commises et devoir endosser l’image d’envahisseurs qui viennent troubler l’ordre public, contourner les lois et mettre en péril les équilibres locaux ou mondiaux. Un « migrant » n’est plus qu’un parmi les milliers d’un troupeau indissociable, présenté dans des rapports et des articles de journaux comme un flux continu et forcément menaçant, qui nourrit les peurs archaïques, attise le feu des préjugés, ravive les sectarismes et justifie les pulsions xénophobes. Les personnes qui composent ce qui est présenté ou vécu par les sociétés d’accueil comme une « marée humaine » sont réduites à un problème social, politique et financier désincarné.

Les défaillances se situent aussi bien dans les politiques de développement et de règlement des conflits, dans les pays d’origine, que dans les politiques d’accueil des migrants. Pour faire face à cette situation, il est crucial de nourrir l’enthousiasme des réservoirs de solidarité de la société civile. Comme l’illustre l’attribution de la distinction Nansen pour les réfugiés 2016 à Efi Latsoudi et à Konstantinos Mitragas6, pour leur inlassable dévouement auprès des réfugiés arrivés en Grèce en 2015, les peurs et la colère peuvent céder la place aux murmures de celles et ceux qui refusent de s’abandonner à la méfiance et la haine. Ceux-là veulent tout simplement rester humains. Offrir une rationalité aux initiatives spontanées, les reconnaître et les encourager, c’est préserver leur engagement de l’hostilité d’un corps social désinformé et replié sur lui-même, c’est aider la société civile à dépasser la peur de l’étranger que les actes de terreur ont réussi à imposer, c’est puiser dans les ressources les plus lumineuses de l’être humain.

Cette ambition est d’autant plus nécessaire que le plus dur est à venir. Les conséquences humaines du réchauffement de la planète sortent enfin du déni, même si l’on se convainc encore volontiers que le pire est évitable ou que les pays développés seront épargnés. Les conséquences prévisibles s’expriment en hausse du niveau des océans plutôt qu’en populations impactées qui sont et seront, pourtant, contraintes de fuir leurs terres ou leur pays. Mais cela se passe encore bien loin… et chacun hésite entre peur et insouciance, dramatisation et soulagement au rythme d’informations trop souvent dénuées d’investigation.

Certes, il est difficile d’apprécier l’ampleur des mouvements de population présents et surtout futurs, mais nous savons déjà que les bouleversements climatiques exacerbent la pauvreté et les tensions là où les ressources sont les plus limitées. Ils menacent la sécurité alimentaire des populations là où leur dépendance au rythme des récoltes et aux écosystèmes locaux, combinée à une forte croissance démographique et à la précarité des infrastructures, est la plus forte. Le recul inéluctable de l’accès à l’eau, à l’assainissement, à la santé, à l’éducation et à l’habitat sont des facteurs de crises qui mettent à mal la résilience, cette surprenante capacité des populations à faire face à la précarité et sur laquelle, à court de solutions, les politiques d’aide s’appuient dans une troublante unanimité.

Une chose est certaine, il n’y aura pas de salut solitaire des pays du Nord, retranchés dans une vaine prospérité, misant sur la permanence de leur supériorité technologique et économique, « bunkerisés » derrière des frontières de murs et de barbelés, demain électrifiés ou érigés de miradors lourdement armés… La politique de fermeture des frontières et de traque des passeurs est une impasse tragique, coûteuse en vies humaines dévastées, en sentiment de honte collective et en ressentiments. Les pays qui y ont recours pour se protéger n’auront rien à gagner des inévitables déstabilisations des pays de premier accueil et des océans de détresse qu’ils abriteront, soutenus à coups de programmes humanitaires sans âme et sans fin, impuissants à restaurer ou à entretenir l’espoir et la dignité.

Les organisations humanitaires quant à elles ne peuvent ni se résoudre à devenir les auxiliaires d’une politique de fermeté généralisée, ni se contenter de raisonner en termes opérationnels et en adaptations organisationnelles ou techniques. Elles se doivent de continuer d’agir au nom des principes qui fondent leur action, afin de permettre aux migrants un accès digne à l’aide à laquelle ils ont droit, de susciter l’envie d’aider et d’apaiser les craintes face aux contre-vérités. Pour toucher les cœurs et la raison de l’opinion, elles se doivent d’expliquer sans relâche les réalités diverses que fuient les migrants, dire qui ils sont et expliquer pourquoi ils prennent de tels risques. Et chaque fois qu’elles sont en mesure de le faire, elles doivent enfin oser s’impliquer dans les initiatives propices à la résolution des conflits.

Déchirer l’écran de la peur de l’autre auquel est trop complaisamment donné le visage d’une religion, d’une menace terroriste ou de simples profiteurs, suppose de mener la bataille de l’opinion, de susciter l’empathie plus que la compassion, de faire prendre conscience que pour tout être humain attaché à sa terre, à sa culture et à ses racines, la fuite éperdue est toujours le dernier choix. Le rôle des acteurs humanitaires est donc aussi de rappeler bruyamment et sans naïveté le droit de chaque être humain à exister, à être secouru et protégé, à partir vers l’inconnu plutôt que de rester là où il est né, quand le salut est synonyme d’un exil.

La force de persuasion des peurs entretenues produit des solutions simplistes et radicales, dont l’histoire nous enseigne qu’elles ajoutent le chaos à la crise, la guerre à la misère. Praticiens de l’aide et chercheurs ont ici un espace de responsabilité et de collaboration unique pour objectiver et rationaliser l’importance et les voies d’une solidarité élémentaire et d’une fraternité inconditionnelle, marqueurs d’un choix de société et de civilisation. Le regard des peuples d’accueil peut être changé par la compréhension des phénomènes migratoires et ce qui les motive ; par la connaissance du récit de celles et ceux qui se sont résolus à franchir des frontières vers l’inconnu et un étranger redouté hostile. En joignant l’autorité de leur expérience et de leurs compétences respectives, dans une démarche pédagogique essentielle, acteurs de terrain et académiques peuvent ébranler la tentation de simplification qui nourrit l’incompréhension collective et le rejet. Peser sur les politiques, conscientiser les médias, et inviter les citoyens à penser le futur pour retrouver le sens de l’altérité.

L’humanité sera demain au pied du mur et les pays les plus riches n’ont plus le luxe de l’indifférence. Des « états généraux de la condition humaine des personnes en mouvement » seraient une initiative salutaire. Il n’y aura pas de sécurité sans solidarité et une ambition nouvelle est indispensable, fondée sur un partage plus équitable des richesses – facteur de stabilité, de cohésion sociale et de paix – auquel nous invite une meilleure compréhension de l’interdépendance des pays et des peuples. N’ayant pas su prévenir, l’humanité doit désormais assumer le devoir de solidarité. Cela prendra du temps, créera de l’inconfort et une certaine insécurité initiale mais le repli sur soi serait de l’aveuglement. Les prolongements positifs d’une solidarité assumée seront en revanche bien réels et doivent être mis en lumière, afin que les sociétés d’accueil puissent vivre en paix avec elles-mêmes.

Le 7 septembre 2016, dans le cadre du 9e Forum Mondial Convergences (www.convergences.org), Alternatives Humanitaires co-organisait son premier débat public sur le thème « Face aux migrations contraintes, l’humanitaire comme substitut aux défaillances politiques ? ».

Animée par Boris Martin, rédacteur en chef de la revue, la conférence rassemblait à Paris un panel composé de dirigeants d’ONG françaises, du représentant en France du Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (UNHCR) et du président du Centre français des Fonds et Fondations, tous mobilisés pour la défense des droits des migrants.

Bernard Kouchner, ancien ministre des Affaires étrangères et européennes (2007-2010) et co-fondateur de Médecins Sans Frontières et Médecins du Monde, accepta d’en être le Grand Témoin, déclarant notamment que l’important était de « lutter contre cette extraordinaire vague de racisme, de nationalisme et de catastrophisme. C’est ça qui fait que les politiques, parce qu’ils ont peur du FN, pour les élections qui arrivent, ont construit cette méfiance ; en tout cas, [ils] n’ont pas participé d’un mouvement d’accueil et d’élémentaire solidarité pour ceux qui venaient sur notre territoire et ils n’étaient pas nombreux » et que si « l’État doit donner de l’argent et des moyens, […] c’est à la solidarité […] de proximité, humaine, familiale, qu’il faut faire appel. »

Pour voir le film intégral de ce débat, rendez-vous sur : https://www.youtube.com/watch?v=bH50zrnOgks

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De gauche à droite : Benoît Miribel, président du Centre Français des Fonds et Fondations et président d’honneur d’Action Contre la Faim ; Fabienne Lassalle, directrice générale adjointe de SOS Méditerranée ; Bernard Kouchner ancien ministre et co-fondateur de Médecins Sans Frontières et Médecins du Monde ; Boris Martin rédacteur en chef de Alternatives Humanitaires ; Geneviève Jacques, présidente de la Cimade ; Ralf H. W. Gruenert, représentant en France du Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (UNHCR) et Amal Abou El Ghayt, responsable du plaidoyer au Secours Islamique France.

Pour lire l’article en PDF cliquez ici.

ISBN de l’article (HTML): 978-2-37704-106-0

 

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1. Table ronde « Face aux migrations contraintes, l’humanitaire comme substitut aux défaillances politiques ? », organisée le 7 septembre 2016 dans le cadre du Forum mondial Convergences qui s’est tenu à Paris, du 5 au 7 septembre 2016. Pour plus de détails, voir à la suite de cet éditorial.
2. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) définit la migration contrainte, ou migration forcée, comme un mouvement migratoire dans lequel existe un élément de coercition, y compris des menaces sur la vie et les moyens de subsistance, qu’elles résultent de causes naturelles ou humaines.
3. La Cimade, http://www.lacimade.org
4. Attaque de l’hôpital de Médecins Sans Frontières à Kunduz, Afghanistan, en octobre 2015. Depuis, d’autres attaques ont eu lieu, comme au Yémen en août 2016, toujours contre un hôpital MSF.
5. En référence aux trente et un camions de l’ONU et du Croissant-Rouge syriens détruits en Syrie en septembre 2016, alors qu’ils allaient soulager les populations d’Alep.

Quel horizon pour le Sommet humanitaire mondial ?

Benoît Miribel •
Fondation Mérieux (Mérieux Foundation)
Fondation Action Contre la Faim (Action against Hunger Foundation)
Forum Espace Humanitaire

 

B. Miribel

B. Miribel

Après notre numéro inaugural publié en février dernier, nous ne pouvions que consacrer ce deuxième numéro d’Alternatives Humanitaires à l’événement majeur que sera le premier Sommet humanitaire mondial. Nombre d’entre vous seront présents à Istanbul les 23 et 24 mai prochains pour ce grand rassemblement international organisé par les Nations unies en partenariat avec les ONG et les gouvernements. Mais de quoi sera-t-il question exactement ?

Tout d’abord de sujets très ambitieux si l’on en croit les deux tables rondes d’ouverture qui nous feront prendre de suite de l’altitude en abordant les questions du « Leadership politique pour prévenir et stopper les conflits » et du « Changement de la vie des populations : de l’assistance à la suppression des besoins ». Cette idée de mettre fin aux besoins est stimulante, mais est-elle réaliste ? À vouloir prendre trop de hauteur, ne risque-t-on pas d’entrée de s’éloigner des réalités d’aujourd’hui ? Cinq autres tables rondes, de « haut niveau » nous dit-on, se dérouleront ensuite durant les deux jours, ponctués eux-mêmes d’une quinzaine de sessions spéciales. Ces dernières aborderont des sujets aussi variés que les principes humanitaires, la communication médiatique en situation de crise, l’engagement religieux, l’éducation dans l’urgence, les migrations, l’élévation des normes qui protègent l’humanité ou la création de réseaux humanitaires régionaux (comme ROHAN, Regional Organisation Humanitarian Action Network). C’est dire si chacun devrait pouvoir trouver au moins un sujet d’intérêt dans ce vaste programme ! Et ce d’autant que le processus de préparation, de longue haleine, a eu pour ambition de permettre l’implication de tous les acteurs, gouvernementaux et non gouvernementaux, à travers tous les continents, chacun étant invité à apporter sa pierre au futur édifice humanitaire du XXIe siècle !

Nul doute qu’Istanbul s’annonce sur le registre du consensus puisque toute l’approche a permis de niveler les contradictions majeures afin de préserver la participation du plus grand nombre sur les principaux dénominateurs communs. Ainsi la question des effets pervers des missions intégrées onusiennes n’est pas à l’ordre du jour, sans doute pour ne pas aborder ouvertement des sujets de désaccords qui nous renverraient au final, comme bien souvent, sur le sujet épineux du rôle des Nations unies au sein du système international. Car s’il est incontestable qu’elles représentent l’organisation la plus adaptée pour la gestion de la sécurité internationale, on peut discuter le fait qu’il en soit de même pour la gestion des actions humanitaires. Et lorsqu’il cumule simultanément sécurité et assistance humanitaire, ce système onusien entrave bien souvent la seconde au profit de la première, mettant de facto en difficulté les organisations non gouvernementales qui se voient assimilées à cette organisation politique et donc entravées dans leur action auprès des plus vulnérables.

Alors posons-nous franchement la question : la normalisation de la fonction humanitaire internationale qui se dessine de manière rampante depuis des années, et pourrait bien être confortée sur les rives du Bosphore, est-elle une garantie de l’application effective des principes humanitaires ? Est-elle compatible avec la diversité des approches humanitaires qui permet précisément une adaptation à chaque contexte pour cibler, le plus efficacement possible, les populations en difficulté de façon impartiale ?

Nul doute, en tout cas, que cette normalisation s’inscrit dans le prolongement de la démarche entreprise en 2006 par la Global Humanitarian Platform. S’insérant ainsi dans le cadre de la réforme humanitaire des Nations unies initiée en 2005, cette conférence avait réuni pour la première fois à Genève ceux qui étaient considérés comme les trois piliers opérationnels de l’action humanitaire internationale : les ONG, le mouvement Croix-Rouge et Croissant-Rouge et les agences onusiennes(1)Il est intéressant de noter qu’en 2005, en réponse à cette invitation onusienne, MSF International avait déclaré qu’il n’était pas dans son rôle de collaborer à la réforme humanitaire des Nations unies..

Organisé trois années de suite à Genève, pour débattre en particulier de la mise en œuvre des clusters, du Central Emergency Revolving Fund (CERF) et de la formalisation d’un cadre de partenariat(2)Définition des « Principes de partenariat » (Principles of Partnership) lors de la réunion en 2007 à Genève de la Global Humanitarian Platform (GHP). Ces principes dits « PoP » – Transparence, Approche orientée sur les résultats, Responsabilité et Complémentarité – sont appelés à servir de cadre directeur dont les agences humanitaires doivent tenir compte dans leurs activités., ce premier grand rassemblement avait permis de prendre la mesure des enjeux onusiens. Face au poids important des grandes ONG humanitaires transnationales, certains avaient perçu une volonté onusienne de s’engager davantage avec des ONG nationales, plus souples et moins contraignantes que le « Top 30 » des grandes ONG occidentales, puissantes financièrement, présentes dans tous les pays en crise et très souvent critiques. Tout ceci sur un fond de questionnement sur le positionnement des agences onusiennes entre elles, leur mission et leurs moyens croissants ainsi que leur lourdeur administrative(3)Le Haut-Commissaire pour les réfugiés (UNHCR), Antonio Guterres, avait critiqué ouvertement les procédures internes non adaptées aux réalités d’aujourd’hui, prenant comme exemple les complications qu’il devait surmonter pour prendre tout simplement un vol aérien sur une compagnie low cost !. En dix ans, il est indéniable que des progrès ont été faits dans le domaine de la professionnalisation des acteurs humanitaires, encouragée dès la fin de la guerre froide par la création d’ECHO en 1992, laquelle a porté le développement financier d’un grand nombre d’ONG. On peut également reconnaître que l’approche par clusters a porté certains de ses fruits, même si elle fut d’abord contestée par un grand nombre d’ONG. La solution fut sans doute de ne rien imposer et de laisser les ONG trouver elles-mêmes leur place au cœur du dispositif des clusters. Alors, que pouvons-nous attendre de ce Sommet humanitaire mondial, un événement qui reste sans précédent ?

Certains diront qu’il sera la consécration du partenariat entre les agences onusiennes et les multiples organisations nationales des pays en développement. Il ne fait d’ailleurs aucun doute que le renforcement des capacités locales et l’appropriation des enjeux humanitaires passent obligatoirement par des organisations nationales indépendantes, plus structurées et disposant de ressources accrues. Comment les ONG pourraient-elles être contre cette logique qui vise à permettre aux sociétés civiles des pays en crise ou en développement d’être plus à même de soulager les besoins des plus fragiles d’entre eux ? Si l’expression « renforcement des capacités » est bien établie depuis plusieurs décennies, elle s’est vue complétée il y a quelques années par la notion de résilience appelant à mettre au cœur des actions humanitaires les populations concernées. Comment ne pas vouloir donner la capacité d’agir à ceux qui vivent les situations de crise pour leur permettre de gérer leur destin au lieu de dépendre trop souvent d’une assistance extérieure ? Alors sous quel angle allons-nous aborder la question du partenariat en mai à Istanbul ? Celui qui crée des liens de subordination, de prestation, de sous-traitance ? Ou bien celui qui met tous les partenaires au même niveau, chacun étant reconnu au titre de ses compétences et de sa valeur ajoutée, dans un esprit de complémentarité, associés du diagnostic à la mise en œuvre, avec le partage des succès comme des échecs ? On connaît les éléments de bonnes pratiques, indispensables à rappeler pour aller dans le bon sens, mais c’est bien dans leur application effective et les modes opératoires mis en œuvre sur le terrain que l’on peut en apprécier la pertinence. Du Sommet d’Istanbul aux terrains humanitaires, on peut s’attendre à des pertes en ligne pour l’application des éventuelles résolutions à venir, si celles-ci ne sont pas centrées sur l’intérêt des populations vulnérables.

Est-ce que la promotion affirmée d’un cadre fort entre les ONG nationales et les agences onusiennes représente « un risque » pour les grandes ONG humanitaires internationales ? Non pas au regard d’une position à défendre, mais compte-tenu des ressources, des compétences, d’une militance et d’une volonté de contre-pouvoir à faire valoir. Il semble que cela ne soit pas véritablement un risque, tant il est pertinent que les ONG internationales puissent continuer à avancer dans ce domaine, pour laisser la place prioritairement aux ONG nationales dans les contextes où elles n’ont comparativement plus de valeur ajoutée. D’autre part parce que le rôle des ONG transnationales est essentiel dans la plupart des pays en crise, compte tenu de leurs capacités d’intervention, à la différence des ONG nationales qui n’ont majoritairement pas les ressources humaines et financières pour se projeter sur plusieurs pays à la fois. Il convient donc d’œuvrer en complémentarité, entre ONG transnationales et nationales plutôt que d’envisager une concurrence sans intérêt compte tenu des nombreux besoins humanitaires à l’échelle de la planète. On peut attendre des gouvernements et des Nations unies qu’ils puissent faciliter le travail des organisations humanitaires, par des réglementations adéquates et des fonds dédiés aux priorités humanitaires, plutôt que de vouloir les mettre en œuvre eux-mêmes. En effet, ce sont les ONG nationales et internationales qui sont les plus proches des populations sur le terrain et qui, par ailleurs, n’ont pas vocation à gérer administrativement des crises ou à assurer des missions de sécurité. Alors pouvons-nous affirmer les complémentarités des différents acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux qui se retrouvent partie prenante dans les enjeux humanitaires de terrain ? Une complémentarité totalement orientée vers les populations les plus vulnérables, tout simplement parce que ce sont elles qui doivent mobiliser le plus d’attention et de moyens. Mais pouvons-nous réellement objectiver les besoins humanitaires pays par pays, région par région, de villes en villages, pour pouvoir répertorier et appréhender au mieux les attentes des personnes vulnérables ? Au-delà des concepts d’urgence, de réhabilitation et de développement, qui ne sont pas suffisamment révélateurs de la vulnérabilité réelle des populations, il importe d’être en mesure de pouvoir assister prioritairement les personnes les plus affectées, quel que soit le contexte, qu’il s’agisse d’un conflit comme en Syrie ou d’une crise sanitaire comme nous l’avons vu avec Ebola.

Les tensions entre acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux sont un élément constitutif du développement de l’action humanitaire internationale. Limiter le recours à l’assistance humanitaire – quand cela s’avère possible –, grâce à une action de plaidoyer en amont efficace, fait partie intégrante de la mission des organisations humanitaires. De même que questionner l’organisation du système international humanitaire devient un enjeu majeur qui n’échappe pas à la logique de notre revue Alternatives Humanitaires.

Vous avez été nombreux à saluer cette initiative et à nous encourager à la poursuivre. Pour cela, nous avons besoin de vous car cette revue ne vivra dans la durée que si elle est appropriée par toutes les parties prenantes du secteur humanitaire. Nous saluons le soutien de la Fondation de France qui nous rejoint. Différentes universités ont également exprimé le désir d’en faire autant et de s’impliquer dans les prochains numéros, intéressées par ce qui est pour nous une priorité : permettre la corédaction d’articles entre acteurs de terrain humanitaires et chercheurs de toutes disciplines. Parce que l’action humanitaire n’est pas une science exacte et qu’elle est faite de multiples composantes, nous devons encourager l’approche systémique, pour questionner globalement ce qui est entrepris au regard de ce qui devrait l’être. Une exigence qui nous ramène vers Istanbul car il n’est qu’un horizon à viser pour ce Sommet : une efficacité accrue face à l’enjeu que représentent les millions de personnes vulnérables dont la vie est menacée. La revue Alternatives Humanitaires s’inscrit dans cette démarche, complémentaire de l’action de terrain et du plaidoyer.

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1. Il est intéressant de noter qu’en 2005, en réponse à cette invitation onusienne, MSF International avait déclaré qu’il n’était pas dans son rôle de collaborer à la réforme humanitaire des Nations unies.
2. Définition des « Principes de partenariat » (Principles of Partnership) lors de la réunion en 2007 à Genève de la Global Humanitarian Platform (GHP). Ces principes dits « PoP » – Transparence, Approche orientée sur les résultats, Responsabilité et Complémentarité – sont appelés à servir de cadre directeur dont les agences humanitaires doivent tenir compte dans leurs activités.
3. Le Haut-Commissaire pour les réfugiés (UNHCR), Antonio Guterres, avait critiqué ouvertement les procédures internes non adaptées aux réalités d’aujourd’hui, prenant comme exemple les complications qu’il devait surmonter pour prendre tout simplement un vol aérien sur une compagnie low cost !

Sommaire Numéro Inaugural

Editorial
 

Jean-François Mattei, Benoît Miribel, Jean-Baptiste Richardier Jean-Christophe Rufin

    Pourquoi se risquer à publier une nouvelle revue internationale dédiée à l’action humanitaire ?
Perspectives
  Eleanor Davey
    L’action humanitaire au-delà des French doctors
Focus : Ebola : La fin du cauchemar ?
  Pf Jean-François Delfraissy, Benoît Miribel
    Les leçons d’Ebola
  Michael Edelstein, David L. Heymann
    Ebola : passé, présent et futur
  Jean-Hervé Bradol
    La réponse à l’épidémie d’Ebola : négligence, improvisation et autoritarisme
  Jean-Pierre Veyrenche
    Récit d’une mission pas comme les autres au Liberia
  Aboubacar Sidiki Diakité
    Ebola en Guinée : un révélateur des forces et faiblesses
  Gaëlle Faure, Jérôme Bestier, Pauline Lavirotte, Magalie Vairetto, Jean-Baptiste Richardier
    Rompre les chaînes de transmission du virus Ebola : l’histoire d’un déploiement en Sierra Leone
  Christophe Longuet, Alex Salam, Jake Dunning
    Recherche sur Ebola : une rencontre entre science et humanitaire
Transitions
  Jean-François Mattei
    Haïti ou l’éthique humanitaire en question
Innovations
  Thomas Fouquet
    L’humanitaire à l’épreuve des mobilisations citoyennes. L’exemple du mouvement sénégalais Y en a marre

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