Archives de catégorie : Numéro 12 – Novembre 2019

Sommaire – N°12

Editorial    
  Vincent Léger La science de la population au chevet des humanitaires ? p. 1
Focus : Démographie : Des chiffres et des maux
  Gilles Pison Les perspectives démographiques mondiales : entre certitudes et interrogations p. 6
  Valéry Ridde, Emmanuel Bonnet, Kadidiatou Kadio, Sarah Louart

 

La démographie au secours de la couverture santé universelle : exemples en Afrique de l’Ouest p. 33
  Emmanuel Matteudi Transition démographique en Méditerranée : entre montée des risques et nécessaire adaptation des pratiques de l’humanitaire p. 49
  Joséphine Lémouogué, Éric Joël Fofiri Nzossie, Jasmine Laurelle Kahou Nzouyem Cameroun : les zones d’accueil des personnes déplacées, entre recomposition sociodémographique et gestion des personnes à besoins spécifiques p. 59
Innovations 
  Astrid Fossier-Heckmann et Hugo Tiffou La santé environnementale à Médecins du Monde : de l’émergence à la structuration d’un combat p. 78
Tribune
  Audrey Sala Chronique d’une instrumentalisation annoncée de l’aide humanitaire ? p. 92
 

 

Florence Thune VIH/sida : pour que la lutte ne devienne pas indétectable p. 102
Reportage
  Abdulmonam Eassa Dans le huis-clos de la Ghouta orientale p. 112
Culture
  Complètement Brax p. 129
  Livres/Films   Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’humanitaire, sans jamais oser le demander… //

Deux frères en image, un pays en héritage //

Alep, de l’intérieur

p. 130

Alep, de l’intérieur

Pour Sama Un film de Waad al-Kateab et Edward Watts PBS Frontline et Channel 4 Sortie nationale (France) le 9 octobre 2019 Présenté au Festival de Cannes 2019 en Sélection Officielle, Pour Sama a reçu le Prix du Meilleur documentaire Œil d’Or

Note des réalisateurs
Waad al-Kateab est une jeune femme syrienne qui vit à Alep lorsque la guerre éclate en 2011. Sous les bombardements, la vie continue. Elle filme au quotidien les pertes, les espoirs et la solidarité du peuple d’Alep. Waad et son mari médecin sont déchirés entre partir et protéger leur fille Sama ou résister pour la liberté de leur pays.

Waad al-Kateabest réalisatrice, productrice et cadreuse du film. En janvier  2016, elle a commencé à fournir des images du conflit syrien à Channel 4 pour une série de reportages intitulée Inside Aleppo. Ces vidéos sur le conflit en Syrie et sur cette crise humanitaire d’une extrême complexité ont battu des records d’audience au Royaume-Uni. Elles ont été vues près d’un demi-milliard de fois en ligne, ont été primées à vingt-quatre reprises et ont reçu notamment un Emmy Award en 2016. Waad était étudiante en marketing à l’Université d’Alep lorsque les manifestations contre le régime d’Assad ont balayé le pays en 2011. Comme plusieurs centaines de ses compatriotes syriens, elle est devenue une journaliste-citoyenne déterminée à révéler les horreurs de la guerre. Elle a appris elle-même à filmer la situation tragique des habitants d’Alep alors que les forces d’Assad combattaient les rebelles pour le contrôle de la ville. Elle est restée pendant le siège pour dénoncer les terribles pertes en vies humaines. En décembre 2016, lorsqu’elle a été évacuée d’Alep avec sa famille, elle a emporté avec elle toutes ces images recueillies au fil des années. Waad vit aujourd’hui à Londres avec son mari Hamza et ses deux filles.

Waad al-Kateab

«  Pour moi, Pour Sama n’est pas seulement un film, c’est le récit de ma vie. Comme tant d’autres activistes, j’ai commencé à filmer les manifestations syriennes sans aucun projet en tête. Je n’aurais jamais pu imaginer où cela me mènerait au fil des années. Toutes les émotions que nous avons vécues – la joie, la perte de nos proches, l’amour – et les crimes commis par le régime d’Assad contre des innocents ordinaires étaient impensables, inimaginables… Dès le début, j’ai voulu témoigner et montrer l’humanité qui subsistait autour de nous, plutôt que la mort et la destruction qui ne cessaient de faire la une des médias. En tant que femme dans un quartier conservateur d’Alep, j’ai pu voir et raconter comment les femmes et les enfants d’Alep vivaient, ce qui aurait été impossible pour un homme. Cela m’a permis de montrer le quotidien des Syriens qui essayaient malgré tout de mener une vie normale tout en luttant pour leur liberté. En même temps, j’ai continué à vivre ma propre vie. Je me suis mariée et j’ai eu un enfant. J’ai assumé tant de rôles différents : Waad la mère, Waad témoin de cette guerre, Waad la journaliste et Waad la réalisatrice. Je pense que ces différentes facettes de mon histoire font la force du film. Bien que Pour Sama retrace mon histoire et celle de ma famille, notre expérience n’est pas unique.

Des centaines de milliers de Syriens ont vécu la même chose et vivent encore dans ces conditions aujourd’hui. Le dictateur qui a commis ces crimes est toujours au pouvoir et tue encore des innocents. Notre lutte pour la justice est toujours d’actualité. J’ai ressenti une grande responsabilité envers ma ville, ses habitants et nos amis : il fallait que je raconte leur histoire afin qu’elle ne soit jamais oubliée et que personne ne puisse déformer la réalité de notre vécu. Pour moi, la réalisation de ce film a été presque aussi difficile que les années passées à Alep.

J’ai dû revivre encore et encore ces moments terribles. Heureusement, j’ai eu la chance de travailler avec une équipe formidable qui s’intéressait à moi, à mon histoire et à la Syrie. C’était le cas notamment d’Edward Watts, qui a réalisé avec moi ce film. Il a su intérioriser le fardeau que je portais en moi. Ensemble, nous avons pu puiser dans la complexité de mon vécu l’histoire que vous voyez aujourd’hui.  »

Edward Watts

«  Pour Sama est le film le plus important sur lequel j’aie jamais travaillé. Je me suis intéressé au soulèvement syrien dès son commencement, en essayant de raconter la vérité au-delà des mensonges et de la propagande. La réalité de ce qui s’est passé en Syrie s’incarne dans le courage, l’honnêteté et l’altruisme de Waad, Hamza et Sama. Ce sont des gens extraordinaires. Ils sont un exemple pour nous tous en ces temps de grand tumulte. Dans mes documentaires, j’ai toujours cherché à mettre en valeur l’humour et l’humanité que nous partageons avec des personnes vivant dans des situations désespérées aux quatre coins du monde. C’est cette vérité qui nous sauvera, pas les fausses vérités que tant de gens colportent aujourd’hui. Nous n’avons pas su nous tenir aux côtés des Syriens alors qu’ils manifestaient pour leur liberté et qu’ils étaient brutalement écrasés par le régime de Bachar al-Assad. Cela a conduit à de nombreux problèmes, notamment à la naissance de l’État Islamique, mais aussi à la poussée de l’extrême droite, à la crise des réfugiés et à la normalisation des attaques contre les populations civiles en temps de guerre. À travers l’histoire de Waad, le monde peut enfin voir ce qui s’est réellement passé, comprendre nos erreurs tragiques et, espérons-le, s’assurer que cela ne se reproduise plus jamais. C’était un honneur et un privilège de réaliser ce film avec elle.  »

Deux frères en image, un pays en héritage

Iran, rêves et dérives Reza et Manoocher Deghati Hoëbeke, octobre 2019 (published in French)

Le mot de l’éditeur
Reza et Manoocher Deghati, frères et photojournalistes ayant grandi dans l’Iran des années 1950 et contraints à l’exil au début des années 1980, dévoilent, à l’occasion du 40eanniversaire de la révolution iranienne, leurs archives exclusives de cette période. Dès 1978, Reza et Manoocher Deghati couvrent les prémices et les années de la Révolution islamique puis la prise d’otage de l’ambassade américaine de Téhéran. Leurs images sont largement reprises à l’époque dans la presse internationale : Newsweek, Times, Life ou encore Paris Match. Documentant sans relâche les émeutes, les répressions violentes, mais aussi les espoirs d’une société iranienne en pleine mutation, ils en sont les témoins privilégiés.

Leur travail donne un visage au peuple iranien meurtri par une République Islamique qui ne tient pas la promesse d’une paix tant espérée.

Célèbre photojournaliste, Rezaparcourt le monde depuis son départ d’Iran en 1981. Ses images sont diffusées dans les médias internationaux (National Geographic, Time Magazine, Newsweek, El País, Paris Match, Géo…), mais également sous forme de livres, d’expositions et de documentaires. Photographe dans l’âme depuis son adolescence, marqué par son destin d’ancien prisonnier politique lorsqu’il est étudiant, la révolution iranienne le révèle photoreporter. En parallèle, dès 1983, il s’engage pour l’éducation visuelle informelle des jeunes et des femmes à travers le monde, et crée différentes associations. Collaborateur régulier à la National Geographic Society depuis 1991 et Senior Fellow de la Fondation Ashoka, il reçoit de nombreux prix dont le World Press Photo, l’Infinity Award, ainsi que la médaille de Chevalier de l’Ordre national du Mérite.

Citoyen du monde, Manoocher Deghati a résidé dans plus de 12 pays sur 4 continents. Il a été photojournaliste pour des agences photo et des magazines internationaux tels que l’Agence France Presse, Sipa, Black Star, Times, Newsweek. Après des études de cinéma à Rome, il rentre en Iran pour témoigner de la révolution.

De 1987 à 1990, il est chef du service photo pour l’Agence France Presse en Amérique centrale. De retour au Moyen-Orient en 1990, il couvre des problèmes politiques et sociaux similaires. Blessé par un tireur d’élite israélien à Ramallah, il est transporté à Paris où il reste 18 mois à l’hôpital militaire des Invalides. En 2011, il crée le nouveau comptoir photo du Moyen-Orient pour Associated Press.Il a reçu de nombreux prix dont le World Press Photo et travaille désormais pour de grands magazines comme National Geographic. Il réside en Italie, où il mène également des workshops.

Reza a entièrement illustré le n° 8 de la revue Alternatives Humanitaires et nous a accordé une interview exclusive :
http://alternatives-humanitaires.org/fr/numero-8-juillet-2018

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’humanitaire, sans jamais oser le demander…

Droit et pratique de l’action humanitaire Marina Eudes, Philippe Ryfman, Sandra Szurek (dir.) L.G.D.J, Collection Traités, octobre 2019 (published in French)

Le mot de l’éditeur

Comptant parmi les principales politiques publiques internationales, déployée de façon permanente sur tous les continents, l’action humanitaire vient aujourd’hui au secours de quelque 200  millions de bénéficiaires.

Le premier Sommet humanitaire mondial, sous l’égide des Nations unies, en 2016, a mis en évidence les défis auxquels elle est confrontée, comme en témoignent la dimension prise par le Mouvement Croix-Rouge/Croissant-Rouge, le foisonnement des ONG humanitaires, l’affirmation de l’humanitaire d’État et l’implication des organisations internationales.

L’action humanitaire se caractérise aussi par la pluralité, la diversité et la dispersion des normes sur lesquelles elle repose, ou qu’elle-même produit, notamment comme ordre professionnel et social spécifique, avec son éthique, son langage et comme véritable économie globalisée.

Ainsi, son intérêt scientifique propre justifie d’appréhender l’action humanitaire comme objet autonome d’analyse, à partir d’une vision globale incluant l’ensemble des circonstances dans lesquelles elle se déploie.

L’ambition de cet ouvrage – inédite dans la production scientifique et universitaire francophone – est d’en présenter le panorama le plus large et le plus complet possible en combinant – ce qui est sa seconde originalité – les ressources du droit avec celles d’autres disciplines et en associant universitaires, chercheurs et praticiens de renom. Ainsi l’ouvrage espère-t-il offrir aussi matière à réflexion sur ce qu’est l’«  écosystème humanitaire  », les interrogations que soulèvent ses choix et ses finalités – entre secours d’urgence et développement durable.

Les étudiants et chercheurs trouveront un ouvrage qui, par son envergure et son éclairage sur les pratiques, faisait défaut à la spécialité. Les praticiens disposeront d’un outil d’analyse approfondie de l’action humanitaire contemporaine.

Sous la direction de Sandra Szurek, professeur émérite de l’Université Paris Nanterre, professeur associé à l’Institut des Hautes Études Internationales (IHEI) de l’Université Paris II Panthéon-Assas, Marina Eudes, maître de conférences HDR à l’Université Paris Nanterre, membre du CEDIN, directrice du Diplôme Organisations et juridictions pénales internationales, Philippe Ryfman, professeur et chercheur associé honoraire au Département de Science Politique de la Sorbonne, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, avocat et expert-consultant.

Dans le huis-clos de la Ghouta orientale

Abdulmonam Eassa est né à Damas en 1995. Jusqu’au début de l’année 2018, il a vécu à Hammouria, une ville située dans la région agricole de la Ghouta orientale, à 13 kilomètres au nord-est de Damas. Il a été obligé d’abandonner ses études lorsque la guerre a éclaté en 2011. En 2013, les nombreux crimes commis par l’armée syrienne dont il a été témoin l’ont motivé à commencer son activité de photojournaliste avec quelques amis, pour assurer la couverture médiatique des attaques aériennes presque quotidiennes, des civils tués, et des massacres commis par les forces du gouvernement syrien, avec l’appui des forces aériennes russes dans le cadre de leur « lutte contre le terrorisme ». Leur principal objectif était de montrer au monde entier la réalité de ce qui se passait en Syrie et que les journalistes étrangers ne pouvaient couvrir puisqu’ils n’étaient pas autorisés à entrer dans la zone assiégée par les forces gouvernementales : le gouvernement syrien avait bloqué l’accès aux médias étrangers dès 2011 pour dissimuler ce qui se passait dans le pays.

Fin mars 2018, après une période de terreur et de bombardements durant laquelle des centaines de civils furent tués, un accord a été conclu entre les rebelles et le gouvernement syrien, entraînant l’évacuation forcée des civils vers le nord de la Syrie et il a été contraint de quitter sa ville natale. Une fois sur place, Abdulmonam s’est rendu compte que la situation était intenable et a donc décidé de traverser la frontière turque. Au terme de plusieurs mois de voyage, il a réussi à rejoindre Paris, où il a demandé l’asile.

Après avoir commencé la photographie en autodidacte, Abdulmonam s’est passionné pour le photojournalisme. Ses photos sont parues dans le New York Times, Time, le Guardian ou le Washington Post. Il a été amené à travailler pour l’Agence France Presse. En 2019, il a obtenu le Prix Visa d’Or humanitairedécerné par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). 

www.abdulmonameassa.com

Continuer la lecture

Chronique d’une instrumentalisation annoncée de l’aide humanitaire ?

A. Sala

Audrey Sala • Revue Alternatives Humanitaires

Si ce récit n’a pas valeur d’enquête, il en dit long sur les signaux de plus en plus forts – pour qui veut bien les voir – d’une emprise croissante des acteurs économiques privés sur l’humanitaire. Sous la plume d’Audrey Sala, il constitue une plongée dans l’univers de la « convergence », des « partenariats bien compris » et de la progressive captation du label humanitaire par des acteurs qui n’ont rien de solidaire. Continuer la lecture

VIH/sida : pour que la lutte ne devienne pas indétectable

F. Thune

Florence Thune • Directrice générale de Sidaction

Malgré les progrès scientifiques, le VIH continue de tuer près de 800 000 personnes et d’en infecter 1,7 millions chaque année. Allouer à cette lutte des ressources financières reste donc une nécessité, tant l’enjeu est grand de maintenir dans les soins plus de 37 millions de personnes tout au long de leur vie. Mais parce que le VIH est aussi un puissant révélateur d’inégalités, on doit y répondre par de nouvelles alliances entre ONG pour poursuivre un combat hautement politique. Continuer la lecture

Les perspectives démographiques mondiales : entre certitudes et interrogations

G. Pison

Gilles Pison • Chercheur associé à l’Institut national d’études démographiques (Ined), rédacteur en chef de la revue Population et Sociétés

Pour ouvrir ce dossier, Gilles Pison nous propose une vision d’ensemble s’appuyant sur les évolutions passées pour mieux appréhender celles à venir. Si la population mondiale devrait continuer d’augmenter pour atteindre 8 milliards vers 2023, la croissance démographique décélère. Le taux d’accroissement devrait continuer de baisser jusqu’à la quasi-stabilisation de la population mondiale dans un siècle autour de 11 milliards d’habitants. L’un des grands changements à venir est le formidable accroissement de la population de l’Afrique qui pourrait quadrupler d’ici un siècle, pour atteindre plus de 4 milliards en 2100. Continuer la lecture

La démographie au secours de la couverture santé universelle : exemples en Afrique de l’Ouest

V. Ridde

E. Bonnet

K. Kadio

S. Louart

M. de Allegri

 

Valéry Ridde • Population and Development Centre (CEPED)
Emmanuel Bonnet • Unité Mixte Internationale Résiliences
Kadidiatou Kadio • Institute for Health Science Research (IRSS, Burkina Faso)
Sarah Louart • University of Lille (France)
Manuela De Allegri • Heidelberg Institute of Global Health (Germany)

Les interventions en santé privilégient classiquement les femmes enceintes et les enfants de moins de 5 ans. Un prisme qui ne prend pas en compte d’autres populations vulnérables, en nombre croissant : les indigents et les personnes âgées. Les auteurs démontrent ici comment l’utilisation adéquate des outils et données démographiques permettrait un ciblage plus pertinent. Continuer la lecture

La santé environnementale à Médecins du Monde : de l’émergence à la structuration d’un combat

A. Fossier-Heckmann

H. Tiffou

Astrid Fossier-Heckmann et Hugo Tiffou • Groupe santé-environnement de Médecins du Monde

Lier environnement et santé n’est pas une évidence pour beaucoup d’ONG humanitaires. Médecins du Monde est parvenue à faire de cette thématique une de ses priorités. Retour sur un combat qui, en s’appuyant sur le droit à la santé, pourrait rejoindre celui contre les effets du changement climatique. Continuer la lecture