Archives de catégorie : Numéro 16 – Mars 2021

Sommaire – N°16

Editorial    
  Boris Martin et Jan Verlin L’humanitaire au défi des violences sexistes et sexuelles p. 1
Perspectives
  Yannick Jaffré Comment la pandémie de Covid-19 renforce la nécessité d’une pratique opérationnelle en anthropologie de la santé p. 10
Focus : Violences sexistes et sexuelles : où en est l’humanitaire ?
  Jan Verlin Comment mieux comprendre la gestion des violences sexistes et sexuelles commises par des humanitaires p. 34
  Segolen Guillaumat Réflexions sur le patriarcat et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles au sein du secteur humanitaire p. 47
  Françoise Duroch et Emmanuel Noyer Abus sexuels commis par des acteurs humanitaires : du relativisme moral à la concurrence des victimes p. 58
  Isabelle Auclair, Jade St-Georges, Stéphanie Maltais, Sophie Brière et Anne Delorme Portrait de la lutte contre les violences sexuelles dans les organisations québécoises de coopération internationale p. 71
  Jean Émile Mba Exploitation et abus sexuels dans les organisations humanitaires au Cameroun : dispositifs de repérage et logiques d’obstruction p. 84
  Jasmine-Kim Westendorf « Ne pas nuire » : le défi du sexe transactionnel dans les opérations humanitaires p. 96
Transitions      
  Rory Downham La professionnalisation de l’action humanitaire : un chantier qui reste ouvert p. 112
Tribune    

   
  Pierre Micheletti L’humanitaire au risque de l’empêchement : quelles analyses pour quelles stratégies correctives ? p. 130
Reportage
  ReFOCUS Media Labs   Bye bye, Moria ? p. 144
Culture        
Brax   Les ONG rattrapées par #MeToo p. 165
Livres   La gestion de projets de A à Z // Le dérèglement climatique saisi par la littérature // Quand la BD rencontre la sociologie p. 166

Quand la BD rencontre la sociologie

Sociorama – Les Nouvelles de la Jungle de Calais
Lisa Mandel et Yasmine Bouagga
Éditions Casterman, 2017
Couverture : © Editions Casterman S.A./Lisa Mandel et Yasmine Bouagga

Le mot de l’éditeur

La collection Sociorama signe la rencontre entre bande dessinée et sociologie. D’un côté, des sociologues amateurs de BD qui ont créé l’association Socio en cases ; de l’autre, des auteurs de BD curieux de sociologie. Ensemble, ils ont initié une démarche originale : ni adaptation littérale, ni illustration anecdotique, mais des fictions ancrées dans les réalités du terrain. Toute ressemblance n’est pas pure coïncidence…

Dans Les Nouvelles de la Jungle de Calais, Lisa (la dessinatrice) et Yasmine (la sociologue) se sont rendues dans la « jungle » de Calais durant un an. Elles témoignent avec humour – et sans misérabilisme – du travail quotidien des associations pour soulager la détresse de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui fuient la guerre. Une enquête de terrain pour découvrir l’accueil réservé aux réfugiés en France, pays des droits de l’Homme… Continuer la lecture

Le dérèglement climatique saisi par la littérature

Le Grand Dérangement. D’autres récits à l’ère de la crise climatique
Amitav Ghosh, traduit de l’anglais par Morgane Iserte et Nicolas Haeringer
Éditions Wildproject, coll. Le monde qui vient, 2021

Le mot de l’éditeur

Tout commence par une question simple : pourquoi le dérèglement climatique est-il absent de notre littérature contemporaine ?

La crise climatique est un nouveau type d’événement, difficile à se représenter, car incompatible avec les récits et l’imaginaire qui ont structuré notre monde. Ce phénomène constitue la réfutation de nos récits, de nos histoires et de nos mythes modernes. Ghosh nous invite donc à un remaniement en profondeur de nos cadres narratifs. D’abord en appelant de ses vœux une autre littérature, émancipée de cette Nature immuable et cantonnée à l’arrière-plan des actions humaines. Ensuite en réécrivant l’histoire de la modernité, pour en finir avec le mythe d’une industrialisation uniquement menée par les pays du Nord. Enfin en interrogeant les États-nations, dont la structure impériale est indissociable de la débauche énergétique qui cause le réchauffement climatique. Continuer la lecture

La gestion de projets de A à Z

La gestion de projets de développement international et d’action humanitaire
Sophie Brière, Yves Poulin, Yvan Conoir, Stéphanie Maltais et Isabelle Auclair
Presses de l’Université Laval
Deuxième édition, 2021

Le mot de l’éditeur

Conçu dans une approche de gestion, cet ouvrage répertorie et documente toutes les étapes du cycle de vie d’un projet de développement international ou d’action humanitaire. Ce guide propose une démarche rigoureuse qui permet à la fois d’intégrer une vision complète et actuelle des concepts, méthodes et outils d’application en matière de gestion de projets et d’aborder de façon simultanée le développement international et l’action humanitaire. L’accent a volontairement été mis sur les compétences et les rôles des personnes qui proposent des projets, les gèrent, en assurent le suivi ou en font l’évaluation. Cet ouvrage est une source d’enrichissement pour la formation et pour la pratique professionnelle des personnes qui veulent s’engager dans l’action humanitaire et le développement international. Continuer la lecture

Bye bye, Moria ?

En septembre 2020, le camp de réfugiés de Moria, situé sur l’île de Lesbos, en Grèce, opérait un bref retour sur le devant de la scène internationale du fait de sa destruction quasi totale dans une série d’incendies. Si l’événement mit en lumière la situation désespérée dans laquelle plus de cinq ans de politique d’encampement avaient plongé les habitants du camp, il avait également éveillé espoirs et attentes parmi les populations migrantes et une partie de la société civile. Le slogan « bye bye, Moria », qui naquit alors, en témoignait.

Pour retracer les mois qui ont précédé et suivi l’incendie, Alternatives Humanitaires s’est associé aux photographes et journalistes citoyens de ReFOCUS Media Labs, une initiative créée par des activistes engagés auprès des demandeurs d’asile. Depuis 2017, la formation qu’ils dispensent a permis de certifier des centaines de demandeurs d’asile à Lesbos qui ont ainsi pu acquérir des compétences professionnelles en photographie, en production audio et vidéo et en journalisme, et développer leur portfolio ainsi que la confiance nécessaire à l’obtention d’un emploi. Le collectif s’attache à rendre compte de la violence structurelle à laquelle sont confrontés les demandeurs d’asile en Europe et son travail a été mis en valeur dans des médias internationaux dont Al Jazeera ou BBC News ou récemment lors du Festival du film des droits de l’Homme de Berlin, où il a présenté son premier long métrage documentaire Even After Death. Dans le présent reportage, des membres du collectif reviennent sur une année 2020 éprouvante pour l’immense communauté de réfugiés de cette île aux portes de l’Europe, comme pour la majorité de ses résidents grecs. En images et en texte, ils retracent les circonstances d’un incendie aux origines troubles et ses conséquences dramatiques pour des milliers de personnes réinstallées dans un camp « Moria 2 » qui ne dit pas son nom.


ReFOCUS Media Labs

Texte Douglas F. Herman, Cofondateur, ReFOCUS Media Labs
Photographies Yaser Akbari, Milad Ebrahimi, Mustafa Nadri et Douglas F. Herman
www.refocusmedialabs.org
Sur les réseaux sociaux : @refocusmedialabs


Au bord du gouffre

Plus de 25 000 demandeurs d’asile bloqués sur une île. Des gaz lacrymogènes tirés contre des manifestants pacifiques dénonçant les conditions inhumaines à l’intérieur d’un camp de réfugiés. Des grèves générales menées par les insulaires contre le projet de leur nouveau gouvernement visant à construire des centres d’accueil fermés. Des groupes d’habitants s’opposant physiquement à leur propre police anti-émeute. Un discours national présentant toutes les organisations non gouvernementales (ONG) comme des « parasites » corrompus et les demandeurs d’asile comme des migrants illégaux. Un rival historique qui menace « d’ouvrir les vannes » et d’inonder le continent de réfugiés. Le droit d’asile suspendu unilatéralement au nom de la défense de la nation. Des groupes néonazis et d’extrême droite qui affluent pour « défendre leurs frères ». Des refoulements illégaux aux frontières maritimes et terrestres. Des attaques fascistes contre les journalistes et les nouveaux arrivants par la mer. Des incendies criminels visant à détruire des centres d’assistance humanitaire. Un harcèlement policier, une indifférence croissante face à la violence collective, et des atteintes à la liberté de la presse. Bienvenue à Lesbos, en Grèce, dans les semaines qui ont précédé le début de la pandémie de Covid-19 en Europe.

Pour comprendre le climat volatil, complexe et toxique qui prévalait à Lesbos au début de l’année 2020, il est important de démêler trois principaux sujets de conflit. Le premier oppose une partie de la population grecque locale aux réfugiés et aux ONG ; le deuxième, les insulaires au gouvernement central grec ; le troisième, les demandeurs d’asile aux politiques de rétention grecques et européennes. À cela s’ajoutent les confinements liés à la pandémie, des politiques ségrégatives restreignant la liberté de circulation, des violations des droits humains, et l’on obtient une poudrière prête à exploser sous l’effet de tensions bien avant que le camp de Moria, à quelques centaines de mètres du village d’où il tire son nom, ne brûle. L’année 2020 a été éprouvante pour Lesbos. L’ère de la solidarité internationale face au « plus grand mouvement de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale » est révolue. Cinq années de mauvaise gestion des procédures d’asile, de polarisation politique et d’inaction des organes centraux européens ont laissé cinq petites îles grecques frontalières de la Turquie assumer seules la crise.

Et c’est alors que la Covid-19 s’est répandue comme une traînée de poudre à travers l’Europe.

La pandémie est le cadet de nos soucis

La pandémie a fourni au gouvernement conservateur du Premier ministre grec récemment élu, Kyriákos Mitsotákis, une excuse parfaite pour mettre en quarantaine préventive des camps comme Moria. Avec la suspension de tous les services « non essentiels », l’interdiction pour la plupart des ONG de travailler à l’intérieur du camp et un quasi-embargo médiatique, Moria est devenu un lieu d’expérimentation sur la gestion à huis clos de centres d’accueil et d’identification (Reception and Identification Centres – RIC en anglais) pour les demandeurs d’asile entrant dans l’Union européenne via ses frontières maritimes. À partir de la fin du mois de mars 2020, le camp a été quasiment coupé du monde extérieur, la surpopulation à l’intérieur empêchant toute mise en œuvre des mesures de prévention de la Covid-19 auprès de ses habitants. Les procédures d’asile ont été suspendues, l’accès aux médecins, aux avocats ou aux professionnels de la santé mentale est devenu inexistant, et la fragile économie du camp a été étouffée par l’interruption de l’accès au soutien financier attribué chaque mois aux demandeurs d’asile par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Sans surprise, le crime organisé et la violence sont montés en flèche, plaçant les habitants sous la menace de violences extrêmes.

Fin mai, la Grèce a mis fin au confinement avant d’ouvrir de nouveau ses portes, juste à temps pour la saison touristique. Rapidement, des centaines de cas ont été confirmés dans Mytilène, la capitale de l’île située à quelques kilomètres au sud du camp. Moria, en revanche, est resté sous quarantaine stricte sans qu’un seul cas ne soit officiellement confirmé parmi ses habitants. Un système d’apartheid se développait, instaurant « deux mondes sur la même île », tandis que l’idée fausse selon laquelle les réfugiés étaient porteurs du virus faisait son chemin. Parmi ces derniers, une conviction répandue était que la pandémie de Covid-19 n’était qu’un alibi pour maintenir les conditions d’un camp fermé.

Au même moment, la colère qui couvait depuis longtemps sur l’île a commencé à éclater. Fin août, les habitants du village avoisinant le camp ont protesté contre la création d’un nouveau dispensaire à proximité de celui-ci. D’autres actions ont été menées en réponse aux informations selon lesquelles des contrats avaient été signés avec les pouvoirs publics pour instaurer un « supercamp » en forçant l’achat d’oliveraies privées le bordant. Quelques jours après, le premier cas de coronavirus a été identifié à l’intérieur du camp, qui a alors été soumis à un confinement strict.

Moins d’une semaine plus tard, à l’aube du 9 septembre, Moria était la proie des flammes.

Moria en feu

Dans la nuit du 8 au 9 septembre, des demandeurs d’asile se sont rassemblés pour protester contre l’opacité des pratiques de recherche de cas contact soudainement mises en place, qui conduisaient à la mise en quarantaine de personnes non testées. Dans ce climat de protestation, des feux circonscrits furent allumés en réponse à l’utilisation de gaz lacrymogènes par la police. Peu de temps après, pourtant, des départs de feu bien plus importants se sont déclarés aux abords du camp, loin des manifestations. Les incendies se sont rapidement multipliés, engloutissant une grande partie de la zone centrale, ainsi que les campements sauvages connus sous le nom de « jungle ».

À l’aube du 9 septembre 2020, plusieurs départs de feu sont observés en périphérie du centre d’accueil et d’identification de Moria, sur l’île de Lesbos, en Grèce. En quelques heures, l’incendie se propage et détruit le cœur du camp. (© Mustafa Nadri, ReFOCUS Media Labs)


Après une première nuit d’incendies, les habitants du camp reviennent pour évaluer les dégâts et tenter d’accéder aux installations d’eau et d’hygiène. Beaucoup s’installent dans les quelques zones préservées des flammes. (© Douglas F. Herman, ReFOCUS Media Labs)

Les incendies destructeurs ont toujours été un sujet de crainte pour les habitants de Moria, de nombreux morts ayant été à déplorer au fil des années. Pourtant, avec près de 80 % du camp détruit en quelques instants, il était difficile pour les demandeurs d’asile d’accepter que des incendies fortuits aient soudainement submergé l’ensemble du site. Le lendemain, des rumeurs ont commencé à se répandre selon lesquelles les responsables des incendies allaient « revenir finir le travail », poussant les habitants à plier bagage et à fuir. Presque aussitôt, vers 19 heures, une autre série d’incendies a éclaté, détruisant les zones restantes et laissant près de 13 000 personnes sans abri dans les rues. Alors que les gens fuyaient, la police grecque a bloqué les routes au départ du camp et a accueilli ceux qui se dirigeaient vers la ville avec des gaz lacrymogènes.

Alors qu’une deuxième série d’incendies éclate en début de soirée, des demandeurs d’asile empaquettent à la hâte les quelques affaires qu’il leur reste et quittent définitivement Moria. (© Douglas F. Herman, ReFOCUS Media Labs)


Des habitants de Moria, incendié pour la deuxième nuit consécutive, sont contraints de passer la nuit sur la route reliant le camp à la ville de Mytilène, cernés par une série de barrages policiers. (© Douglas F. Herman, ReFOCUS Media Labs)


Pendant près de deux semaines, les demandeurs d’asile vivent sur la route entre Moria et la ville de Mytilène sans accès à l’eau, à la nourriture ou aux services. (© Douglas F. Herman, ReFOCUS Media Labs)

Malgré l’attention mondiale portée à cette nouvelle crise humanitaire, la réponse de l’État grec a été tout sauf rapide. Au lieu de transporter les victimes vers des logements sûrs, le gouvernement a dépêché la police anti-émeute pour installer une série de barrages, piégeant tout le monde dans les rues. Pendant près de deux semaines, les demandeurs d’asile se sont retrouvés sans accès adéquat à la nourriture, à l’eau ou à un abri, tandis que l’armée construisait à la hâte un nouveau camp sur un champ de tir militaire encore récemment utilisé. Pendant ces jours et ces nuits éprouvants, l’aide humanitaire a été systématiquement restreinte, la liberté de la presse supprimée, et des manifestations pacifiques ont éclaté. Les forces de l’ordre grecques y ont de nouveau répondu en tirant à plusieurs reprises des gaz lacrymogènes sur une population vulnérable qui n’avait nulle part où aller. Elles ont utilisé des tactiques de siège pour pousser tout le monde à entrer dans le nouveau camp qualifié de « temporaire ». Craignant qu’il ne s’agisse d’un centre fermé, beaucoup ont refusé de se plier à cette injonction, avant que de nombreuses forces de police ne contraignent à y entrer tous ceux qui leur résistaient.

Six mois de confinement ayant exacerbé les tensions persistantes entre les communautés de réfugiés, les demandeurs d’asile africains, largement minoritaires, se sont installés au plus près de la police dans l’espoir d’une sécurité accrue. Très éloignés des lieux où la distribution d’aide humanitaire est autorisée, ils souffrent particulièrement du manque de nourriture et d’eau. (© Mustafa Nadri, ReFOCUS Media Labs)


La crainte d’être emprisonnés dans un centre fermé pousse des femmes et des enfants à manifester pacifiquement dans la rue. Bien que le manque de nourriture et d’eau soit une préoccupation immédiate, la plupart des pancartes appellent à la liberté de circulation et à la solidarité internationale. (© Yaser Akbari, ReFOCUS Media Labs)


Face aux manifestations, la police répond agressivement en aspergeant de gaz lacrymogène la route où vivent désormais des milliers de personnes, dont des familles avec de jeunes enfants. Les ONG médicales présentes sur l’île ne sont pas autorisées à pénétrer dans la zone. (© Mustafa Nadri, ReFOCUS Media Labs)

Nouveau camp, même humiliation

Fin septembre, la Commissaire européenne aux Affaires intérieures, Ylva Johansson, a déclaré qu’il « ne devait pas y avoir d’autre Moria », tandis que la Commission dévoilait un nouveau pacte migratoire prévoyant le financement de la construction de RIC fermés dans les hotspots grecs. Pourtant, le 8 octobre, les premières pluies de la saison hivernale ont prouvé de façon brutale à quel point le nouveau camp de Lesbos était mal préparé aux intempéries quand la totalité du site a été inondée en 30 minutes.

Le nouveau camp est construit au bord de l’eau, sur un champ de tir et avoisinant la route où les demandeurs d’asile dorment. Les relevés d’échantillons de sol longtemps réclamés par les ONG révéleront une forte contamination au plomb dans certaines zones. (© Mustafa Nadri, ReFOCUS Media Labs)


Des demandeurs d’asile patientent à l’entrée du nouveau camp, deux semaines après les incendies. Nombre d’entre eux y entrent volontairement, espérant y trouver un abri de fortune et pouvoir poursuivre leurs procédures d’asile. Des tests Covid sont réalisés à l’entrée et 214 personnes sont testées positives et parquées dans des abris de fortune en bord de mer, derrière des barbelés. (© Douglas F. Herman, ReFOCUS Media Labs)


Des demandeurs d’asile s’approvisionnent en eau dans le nouveau camp, dépourvu d’un réseau d’eau courante. Les camions-citernes viennent une fois par jour, entraînant de longues files d’attente, et les habitants signalent régulièrement des robinets à sec dans les heures suivant la livraison. (© Milad Ebrahimi, ReFOCUS Media Labs)

Depuis les incendies, les médias internationaux ont quitté Lesbos et la liberté de la presse a été systématiquement limitée sous couvert des mesures de protection contre la Covid-19 et d’opérations militaires en cours. En dehors de visites savamment orchestrées, les journalistes ne sont pas autorisés à pénétrer dans le nouveau camp. En cette période critique, les seuls témoins des conditions de vie dans le camp sont les habitants eux-mêmes, dont les journalistes citoyens formés par ReFOCUS Media Labs. Grâce à la collaboration mise en place avec des partenaires médiatiques traditionnels, ils ont poursuivi leur mission d’information tout au long de l’année 2020, alors que les médias internationaux en étaient empêchés.

Face à l’absence complète de système de douche à leur arrivée, des habitants du nouveau camp utilisent la mer pour leur hygiène personnelle. Huit semaines s’écoulent avant qu’un système rudimentaire de « douche au seau » ne soit mis en place. Chaque demandeur d’asile dispose désormais d’un créneau hebdomadaire de 7 minutes 30 pour s’y laver. (© Douglas F. Herman, ReFOCUS Media Labs)


Une fillette joue à l’intérieur du nouveau camp peu après les premières pluies hivernales de Lesbos, réputée pour ses hivers extrêmement froids, venteux et pluvieux. (© Mustafa Nadri, ReFOCUS Media Labs)


Sans système de drainage fonctionnel, le terrain en forme de cuvette sur lequel a été installé le camp est inondé à chaque averse et les demandeurs d’asile sont contraints de creuser eux-mêmes régulièrement des rigoles pour rediriger l’eau loin des tentes. (© Mustafa Nadri, ReFOCUS Media Labs)

Six mois se sont écoulés depuis que tous ont été contraints d’entrer dans ce camp « temporaire » mal équipé pour affronter la rigueur bien connue des hivers à Lesbos. Lentement mais sûrement, les journalistes indépendants et affiliés ont été intimidés, harcelés, détenus, arrêtés et expulsés de l’île, dans le but de mettre un terme au flux d’informations relatives à la gestion migratoire et aux violations des droits humains. Le gouvernement grec a même récemment adopté une nouvelle loi interdisant aux ONG, ainsi qu’à leurs bénévoles et employés travaillant à l’intérieur du camp, de rendre compte de la réalité sur le terrain. Plus que jamais, il incombe aux habitants et aux journalistes citoyens du camp d’attirer l’attention sur la dure réalité qu’ils endurent.

L’électricité n’étant disponible que quelques heures par jour, un habitant du nouveau camp cuit sa nourriture sur un petit feu à l’intérieur de sa tente. (© Mustafa Nadri, ReFOCUS Media Labs)


Une femme attend à l’intérieur du nouveau camp. Depuis novembre 2020, un deuxième confinement mis en place à Lesbos pour freiner la propagation de la pandémie de la Covid-19 a vu un système de rotation se mettre en place pour les demandeurs d’asile : ils ne sont autorisés à sortir du camp que pour une durée maximale de trois heures par semaine. (© Mustafa Nadri, ReFOCUS Media Labs)

Le 19 février 2021, un nouvel incendie a éclaté dans une section du nouveau camp abritant des familles. Les habitants l’ont rapidement éteint avant qu’il ne se propage. En sera-t-il de même de leur indignation, et de leurs espoirs ?

Traduit de l’anglais par Sophie Jeangeorges

ISBN de l’article (HTML) : 978-2-37704-806-9

L’humanitaire au risque de l’empêchement : quelles analyses pour quelles stratégies correctives ?

P. Micheletti

Pierre Micheletti Président d’Action Contre la Faim

Les difficultés croissantes d’acceptation des organisations non gouvernementales (ONG) comme les accidents de sécurité trouvent aussi leur source dans la structuration même du système humanitaire international. Revenant sur l’architecture de ce dernier, l’auteur remet en cause les logiques de financement comme les contraintes liées aux lois antiterroristes. Il en appelle à une réforme du système de financement et annonce un nécessaire débat au sein des ONG françaises. Continuer la lecture

La professionnalisation de l’action humanitaire : un chantier qui reste ouvert

R. Downham

Rory Downham Directeur ingénierie et qualité, Bioforce (Lyon, France)

Depuis longtemps, le secteur humanitaire revendique sa pleine « professionnalisation ». Pourtant, une étude récente menée par Bioforce tend à relativiser ce satisfecit. Rory Downham, qui l’a pilotée, revient sur les conclusions de ce travail participatif qui remet en cause quelques certitudes, mais ouvre des pistes d’amélioration. Continuer la lecture

« Ne pas nuire » : le défi du sexe transactionnel dans les opérations humanitaires

J.-K. Westendorf

Jasmine-Kim Westendorf Maître de conférences en relations internationales à l’Université La Trobe (Australie)

Se basant sur des témoignages recueillis sur différents théâtres d’opérations humanitaires, Jasmine-Kim Westendorf analyse les conditions politiques, mais aussi concrètes, qui facilitent les abus. L’autrice traite en particulier du « sexe transactionnel », particulièrement complexe à combattre tant il s’insère dans le déséquilibre des relations entre humanitaires et bénéficiaires. Continuer la lecture

Exploitation et abus sexuels dans les organisations humanitaires au Cameroun : dispositifs de repérage et logiques d’obstruction

J. É. Mba

Jean Émile Mba Doctorant en science politique à l’université de Ngaoundéré (Cameroun)

Turnover du personnel, violations de confidentialité au sein des organismes chargés de recueillir les plaintes, tentatives d’étouffement par les autorités chargées des camps de réfugiés : autant de données qui expriment la difficulté à mettre en place des actions contre les abus sexuels dans des contextes fragiles. C’est le cas au Cameroun où Jean Émile Mba nous invite à découvrir les efforts incontestables mais aussi les limites des dispositifs mis en place pour lutter contre les abus commis par des personnels humanitaires. Continuer la lecture