Archives de catégorie : Numéro 3 – Novembre 2016

Métamorphose de nos institutions publiques

Le mot de l’éditeur

« Nos institutions publiques se sont édifiées sur les fondations philosophiques de la science et la raison. En ce début de XXIe siècle, elles se fissurent sous l’effet de l’effondrement de la croyance au Progrès, des catastrophes environnementales, ainsi que de la découverte progressive de l’incomplétude radicale des mathématiques, donc de toute science et par conséquent de toute modélisation. Le problème est structurellement insurmontable, nos institutions publiques s’essoufflent irrémédiablement.

La thèse défendue dans ce livre consiste à affirmer que la croyance en la puissance opératoire de la science et de la raison non contradictoire, autrefois efficace, est désormais épuisée. Nos institutions publiques sont-elles réformables ? La réponse est ici négative, car leur sève est tarie. Mais de nouvelles germinations, capables d’accueillir l’incertitude structurelle et structurante du quotidien, apparaissent au cœur de notre société, et annoncent son basculement vers un monde plus ouvert, permettant de reprendre confiance en l’avenir. Leur émergence est basée sur l’altérité qui devient le nouveau nom de la fraternité, là où s’épanouit le désir du risque de la rencontre non maîtrisable. L’auteur interroge ici les fondements de nos institutions publiques au croisement de plusieurs disciplines, la science, la technologie, la philosophie et l’économie.

Au-delà de son expertise d’ingénieur nourrie de philosophie, il adopte le parti pris du citoyen, qui dénonce les dérives de la suprématie de la techno-science menaçant nos démocraties, et accueille les changements à la marge de notre société comme autant de signes qu’une ère nouvelle s’ouvre à nous. »

Rosette, ou l’histoire de ceux qui n’ont pas d’histoire

Le mot de l’éditeur

« Menacée d’arrestation en France, Rosette Wolczak franchit la frontière suisse le 24 septembre 1943. En raison de son âge et conformément aux directives fédérales, cette adolescente juive doit être accueillie. Or, le 16 octobre, elle est refoulée pour raison disciplinaire et avoir « outragé les mœurs ». Arrêtée par les Allemands, elle est déportée à Auschwitz. Elle n’en reviendra pas. Que s’est-il passé à Genève ? Qu’a-t-elle commis de particulièrement grave pour être renvoyée en France alors que les Allemands multiplient les arrestations ? Qu’a fait cette adolescente de quinze ans et demi pour justifier une mesure aussi cruelle à une époque où les militaires en poste à Genève n’ignoraient pas que les Juifs arrêtés étaient déportés vers l’Est ? Claude Torracinta a voulu comprendre les raisons d’une décision arbitraire que rien ne justifiait. Il a mené l’enquête en Suisse, en France et en Allemagne. Il a retrouvé dans les archives les fragments d’une vie dont le destin tragique s’est joué à Genève en octobre 1943. Victime de l’antisémitisme de certains militaires et de la rigueur avec laquelle était appliquée la politique fédérale à l’égard de ceux qui tentaient de trouver refuge en Suisse, Rosette a droit à réparation. Septante-deux ans après sa disparition, ce livre lui rend justice. »

Rosette pour l’exemple est un petit livre de 80 pages. Sans prétention. Un reportage de Claude Torracinta, journaliste au journal Le Temps de Genève, qui a voulu rendre hommage à cette jeune fille de 15 ans dont le portrait illustre la page de couverture. La sortir de l’oubli. Raconter sobrement les derniers mois de la vie d’une victime de fonctionnaires suisses sourcilleux, moralistes et parfois antisémites, comme Daniel Odier qui était responsable de la politique de Berne à Genève pour les programmes de migrations. Ce livre ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà sur cette période. Il donne simplement une dimension individuelle réelle à l’aide de documents administratifs et de procès-verbaux. La froideur des registres. Bref, un livre où l’humain, une jeune femme, est le centre d’intérêt.

Rosette pour l’exemple décrit le parcours d’une jeune juive que ses parents font passer en 1943 en Suisse pour fuir la France afin d’éviter la déportation. Rosette ne fut pas une exception et la Suisse accueillit plusieurs milliers d’enfants selon un parcours presque toujours identique. Genève fut la ville de Suisse où l’on enregistra le plus grand nombre d’arrivées.

Rosette franchit la frontière franco-suisse le 24 septembre 1943. Dès son arrivée, elle est conduite au centre d’accueil des Cropettes. La politique de Berne vis-à-vis des Juifs est claire : « Les juifs français doivent être refoulés sans exception étant donné qu’ils ne courent pas de danger dans leur pays, sauf les personnes non accompagnées de moins de 16 ans. » Rosette a 15 ans. Elle peut donc passer et elle est autorisée à rester en Suisse. Mais le 16 octobre, elle sera refoulée et reconduite à la frontière. Quel événement a pu justifier une telle décision ? Les autorités savaient parfaitement que Rosette serait envoyée dans un camp en Allemagne et probablement à la mort. Les archives répondent partiellement. Rosette a été surprise en train de faire l’amour avec un jeune réfugié. Elle est aussi accusée de conduite indécente vis-à-vis de soldats chargés de la garde du centre d’accueil, le 29 septembre, lors de la fête de Rosh Hashana. La sanction tombe alors : refoulement. C’est le fonctionnaire Odier qui plaide pour cette décision car « il faut faire un exemple, arriver à des sanctions contre des réfugiés qui ne méritent pas l’accueil que nous leur réservons ».

Le 16 octobre, Rosette est donc reconduite à la frontière. Nous savons qu’elle sera arrêtée trois jours plus tard et conduite par les Allemands à l’hôtel Pax à Annemasse. Que furent ces trois jours d’errance à 15 ans pour une jeune femme dans la campagne savoyarde ? Nous ne le saurons jamais. De là, elle rejoint Drancy d’où elle repartira le 20 novembre pour Auschwitz où elle arrivera le 23 novembre 1943 et sera gazée le jour même.

En novembre 1944, les parents de Rosette et son frère qui se cachaient en Isère et avaient échappé à la déportation partiront en Suisse à sa recherche. Ce n’est qu’en juillet 1945 qu’ils apprendront son terrible destin.

À l’heure où l’Europe en paix vit sa plus grande crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale, ce livre nous rappelle que derrière les événements il y a toujours un visage, une femme ou un homme et que la souffrance est d’abord individuelle. Mais nous comprenons aussi que la responsabilité par rapport à l’histoire est l’affaire de chacun et pas seulement de celles et ceux qui entreront en monstre ou en héros dans le Grand Larousse.

Rosette est l’histoire de ceux qui n’ont pas d’histoire. C’est aussi celle d’une responsabilité en chaîne. Personne n’est responsable de ce qui a pu arriver dans le centre d’accueil de Genève et pourtant la décision sans appel a conduit une jeune fille à la mort. Aujourd’hui plus que jamais, ce livre nous oblige à nous interroger sur la situation des migrants et la responsabilité de chacun dans cette terrible crise. À lire impérativement tant il est d’actualité.

Francisco Rubio – Professeur associé à Webster University Genève

Transition humanitaire au Sénégal

Le mot de l’éditeur

« Le premier volume de la collection “Devenir humanitaire” est consacré à la Transition
humanitaire au Sénégal. Il est le fruit de la rencontre d’universitaires, d’acteurs non gouvernementaux et d’institutionnels, réunis à Dakar les 5 et 6 novembre 2014 par le Fonds Croix-Rouge française pour débattre collectivement de leurs pratiques, des principes qui les sous-tendent et des enjeux plus larges qui se rapportent à l’humanitaire.

La première partie de l’ouvrage propose de “penser le tissu humanitaire sénégalais (et au-delà), de la recherche à l’action”. Un panorama général des évolutions de l’aide au Sénégal est dressé, sous l’angle notamment des rapports entre “société civile” et État, puis sont examinées les possibilités et modalités concrètes d’une recherche au service d’un humanitaire en transition. La seconde partie s’intéresse aux interactions entre valeurs (culturelles, morales, citoyennes, etc.) et interventions sociales et humanitaires. Soulignant la nécessité de prendre en compte les “visions du monde” des individus et/ou populations destinataires de l’aide, les auteurs contribuent à la réflexion sur le sens de l’humanitaire et sur ce qui peut accompagner ses transformations contemporaines. »

 

Vive la philanthropie !

Le mot de l’éditeur

« Pourquoi la philanthropie est-elle vitale ? À quelles urgences fait-elle face ? Comment agir ? Avec qui ? Les crises se succèdent, les États n’ont plus les moyens de leurs ambitions, et les vies, bouleversées par l’évolution brutale de nos sociétés, affrontent une multitude d’aléas. La philanthropie est l’une des réponses positives face à ce monde qui néglige l’humanité. En France, la culture du don se généralise, la collecte se professionnalise, les Français, toutes générations confondues, s’investissent davantage. Individus, familles, associations, entreprises, la philanthropie nous concerne tous. C’est un engagement profond qui se vit au quotidien. Ses formes étant multiples, chacun, selon ses moyens, ses valeurs et ses convictions, peut trouver son élan. Il n’y a pas de “petits philanthropes”, il y a des philanthropes ! Nourri de nombreux témoignages, ce livre dresse un panorama de la philanthropie et montre combien la valeur affective d’un don et la satisfaction ressentie à s’engager sont supérieures à son montant nominal. »

Secourir sans périr

Mot de l’éditeur

« Vécue comme inhérente à l’aventure humanitaire, l’exposition au danger tend aujourd’hui à être encadrée par des normes, des procédures, des indicateurs développés par des professionnels de la gestion des risques. Cette évolution suscite de nombreuses interrogations, y compris à MSF. L’insécurité est-elle réellement en augmentation comme le prétendent les spécialistes ? Peut-on analyser et prévenir les risques de manière scientifique ? Quel est l’impact de la gestion des risques sur l’équilibre des pouvoirs entre le terrain et le siège, les volontaires et l’institution qui les emploient ? Existe-il des alternatives aux modèles dominants inspirés du monde de l’entreprise ?

Telles sont les interrogations à l’origine de cet ouvrage, qui réunit chercheurs et praticiens. Il analyse le diagnostic et les recommandations des experts avant de les confronter à l’expérience de MSF dans des situations particulièrement dangereuses en Syrie, en République centrafricaine et dans le Caucase. »

Une histoire de l’humanitaire

Le mot de l’éditeur

« Trop de visions segmentées occultent la réalité composite de l’humanitaire, facteur déterminant pourtant de la survie, du soin, du rétablissement des droits, ainsi que de la dignité de dizaines de millions de personnes, et espace d’engagement de centaines de milliers d’autres. Pour mieux en saisir les enjeux, spécificités et dynamiques, il faut revisiter d’abord sa généalogie. Puis en montrer les émergences successives, les principes fondateurs, la pluralité des acteurs, la continuité des mutations.

La démarche se veut en miroir, afin de comprendre le présent en le reliant à son épaisseur historique. Dans un contexte international où conflictualités inédites, catastrophes et pandémies surviennent sur une planète interconnectée, urbanisée et peuplée, le besoin d’humanitaire ne devrait pas décroître de sitôt. En même temps, y répondre se révèle plus complexe, entre difficultés d’accès, insécurité, durcissement des souverainetés et retour d’idéologies excluantes, tandis que transitions organisationnelles et technologiques sont en cours. »

Du serpent de mer de la réforme des Nations unies

La bibliothèque de l’Office des Nations unies à Genève organise régulièrement les bien-nommées « Rencontres de la bibliothèque » sur des sujets clés pour l’Organisation des Nations unies (ONU) et la communauté internationale. Alternatives Humanitaires a assisté en septembre dernier à la présentation du livre (disponible uniquement en anglais) La Réforme des Nations unies. Une chronologie, dirigé par Joachim Müller et publié en juin 2016. Au directeur de l’ouvrage, par ailleurs directeur de la gestion et des finances à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), et ancien directeur pour la gestion des ressources à l’Organisation météorologique mondiale (OMM), s’étaient joints John Burley, ancien directeur de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) et chargé d’affaires de l’Organisation internationale du droit du développement (OIDE), ainsi que Khalil Hamdani, conseiller auprès de plusieurs organisations multilatérales et ancien directeur de la division de l’investissement, de la technologie et du développement des entreprises de la CNUCED, dans un débat modéré par Kathleen Cravero-Kristofferson, présidente de The Oak Foundation, ancienne Secrétaire générale adjointe du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et directrice de l’ONUSIDA, programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida.

Décrit comme « un dictionnaire » par John Burley, l’ouvrage détaille les initiatives de réformes allant de l’élargissement du Conseil de sécurité à l’établissement des mécanismes de protection des droits de l’Homme, en passant par l’amélioration de l’efficacité de l’aide, le renforcement du maintien de la paix, l’approbation des Objectifs de Développement Durable et la réforme des pratiques de gestion des Nations unies.

Le livre, septième d’une série de publications(1)Retrouvez également dans la même série : Joachim Müller, Reforming the United Nations: The Struggle for Legitimacy and Effectiveness, Éditions Brill et Nijhoff, août 2006 ou Joachim Müller, Reforming the United Nations: The Challenge of Working Together, Éditions Brill et Nijhoff, avril 2010. lancée sur le même thème par les éditions Brill et Nijhoff, est structuré en quatre parties : la chronologie des principales initiatives de réformes élaborées par chaque Secrétaire général ; une chronologie détaillée des réformes écrite au jour le jour ; une introduction au système des Nations unies et les récentes réformes effectives de l’ONU. Le directeur de l’ouvrage illustre les confrontations politiques, le soutien et les contraintes de chaque réforme majeure et la dynamique de la prise de décision au sein de l’ONU.

Lors de cette présentation, les participants au débat ont souligné que l’une des difficultés de l’aboutissement des réformes de l’ONU réside principalement dans la définition même du terme « réforme » : « Pour certains gouvernements, cela signifie la mise en œuvre d’une meilleure gestion, pour d’autres c’est une question de représentativité dans la gouvernance et pour la société civile c’est une question d’autonomisation et de pouvoir apporter des solutions concrètes à des crises majeures », a souligné Khalil Hamani.

Un peu plus de soixante-dix ans après sa création, l’ONU est aujourd’hui confrontée à de nouvelles réalités et à des crises complexes qui ne correspondent plus à la structure actuelle de l’organisation. Cette publication permettra sans nul doute de capitaliser les expériences passées pour mieux envisager les futures réformes. On regrettera cependant que la diffusion et l’accès à cette riche source d’information soient de fait limités par un prix de vente exorbitant (159 €). Ce n’est sans doute pas le meilleur moyen d’intéresser le plus grand nombre à cette question cruciale, véritable serpent de mer.

Audrey Sala – Coordinatrice de la revue Alternatives Humanitaires

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1. Retrouvez également dans la même série : Joachim Müller, Reforming the United Nations: The Struggle for Legitimacy and Effectiveness, Éditions Brill et Nijhoff, août 2006 ou Joachim Müller, Reforming the United Nations: The Challenge of Working Together, Éditions Brill et Nijhoff, avril 2010.

Sommaire – Numéro 3

Editorial          
  Serge Breysse

Jean-Baptiste Richardier

Migrations contraintes : une nécessaire humanité p. 3
 

Perspectives

         
  Antonio Donini Sommet humanitaire mondial: une occasion manquée? p. 14
  Marc Poncin À la rencontre des autorités nationales : l’expérience guinéenne de Médecins sans Frontières pendant l’épidémie d’Ebola   p. 28
Focus : Migrations contraintes : un défi mondial
  Angelique Muller

Michael Neuman

MSF à Grande-Synthe : enseignements d’une improbable coalition d’acteurs p. 42
  Idil Atak

Yvan Conoir

 

« La priorité des États doit être de sauver des vies » p. 52
  Marie Alice Torré

Thierry Benlahsen

 

Réfugiés et déplacés au Nigeria et au Myanmar : repenser les synergies p. 71
  Achille Valéry Mengo

 

Déplacés et réfugiés au Cameroun : une hydre silencieuse p. 80
  Paul Chiron Migrations environnementales : perspectives d’avenir p. 88

 

  Michel Maietta La crise migratoire européenne : tentative de prospective à l’horizon 2018 p. 98

 

 

Éthique

  Virginie Troit

 

Éthique humanitaire et relations internationales : contradictions ou (ré)conciliations ? p. 112

 

 

Transitions

         
  Verena Richardier Un regard sur les ONG en Chine p. 132
 

Innovations

         
  Malika Aït-Mohamed Parent La corruption : un défi auquel n’échappe pas le secteur humanitaire p. 148
 

Reportage

   
  Laurence Geai Ni sains ni saufs : les enfants non-accompagnés dans le Nord de la France p. 158
 

Culture

   
    Complètement Brax p. 172
    Livres  
  Barbara Hendricks Tribune : la Grèce est un exemple de solidarité pour l’Europe !  

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La Grèce est un exemple de solidarité pour l’Europe !

  • Barbara Hendricks

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Après vingt ans d’engagement pour la défense des réfugiés dans le monde, la cantatrice Barbara Hendricks a été nommée ambassadrice honoraire à vie du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, un titre unique dans l’histoire de l’institution. En 1991 et en 1993, durant la guerre en ex-Yougoslavie, elle a donné deux concerts de solidarité à Sarajevo et à Dubrovnik. En 1998, elle crée la Fondation Barbara Hendricks pour la Paix et la Réconciliation, afin de prolonger son combat pour la prévention des conflits. Le texte qui suit est un extrait du discours qu’elle a prononcé le 20 juin 2016, à l’occasion de la Journée mondiale du réfugié. Un plaidoyer qui devrait résonner le 18décembre prochain pour la Journée internationale des migrants.

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