Archives de catégorie : Numéro 6 – Novembre 2017

Les leçons du passé pour mieux gérer l’avenir

Le mot de l’éditeur

La Politique de la peur. Médecins Sans Frontières et l’épidémie d’Ebola Michiel Hofman et Sokhieng Au (dir.) Renaissance du Livre, 2017

« Décembre 2013, Guinée : un petit garçon succombe à une maladie non diagnostiquée. Ce décès mystérieux marque le début d’une épidémie d’Ebola de deux ans qui va faire trembler le monde et menacer nombre de pays, riches et pauvres confondus, en divers endroits de la planète.

Le 31 mars 2014, Médecins Sans Frontières (MSF) lance un avertissement : cette épidémie, qui sévit désormais en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia, est sans précédent, “hors de contrôle”. Il faudra cependant attendre le 8 août pour que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) finisse par déclarer que l’épidémie est une “urgence de santé publique de portée internationale”. En septembre, lorsqu’un cas est diagnostiqué aux États-Unis, la majeure partie du monde tourne enfin son attention sur ces trois petits pays d’Afrique de l’Ouest et la machine médiatique s’emballe, produisant en série des scénarios catastrophes. Au cours des mois suivants, l’épidémie entame un recul et, le 29 mars 2016, l’OMS en déclare officiellement la fin. La maladie à virus Ebola aura contaminé 28 646 personnes et fait 11 308 morts.

Le maître mot de cette épidémie ? La peur. Peur naturelle liée à une maladie mortelle, peur alimentée par les tenants du pouvoir afin d’obtenir des bénéfices politiques. Peur « à distance » sur les autres continents, mais aussi peur des malades. Au sein d’un tel chaos – une situation inédite pour l’organisation –, MSF s’est retrouvée contrainte d’agir. Cette épidémie a non seulement mis à rude épreuve ses valeurs éthiques, mais a aussi montré les limites de ses capacités en termes d’infrastructures médicales et logistiques.

C’est pour examiner le rôle de l’organisation et tirer les enseignements de cette crise sans précédent que MSF a conçu La Politique de la peur, ouvrant même ses archives internes aux contributeurs. De façon impitoyable, la maladie a mis au jour la fragilité du corps humain, de la société et du corps politique. Les textes de cet ouvrage racontent les pans de cette histoire à travers le prisme de diverses disciplines (anthropologie, médecine, histoire…), mais aussi de quatre témoignages narrant une expérience personnelle de l’épidémie.

Car ce qui importe, c’est ce qui se passera demain et la manière dont ceux qui auront à faire des choix difficiles pourront bénéficier des leçons du passé. »

Une interview de l’un des auteurs sera bientôt disponible sur notre site : http://alternatives-humanitaires.org

L’enquête philosophique et le « drame de l’hospitalité »

« Gardez-vous d’écouter cet imposteur. Vous êtes perdu si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne. »

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, seconde partie, 1755

La Fin de l’hospitalité. Lampedusa, Lesbos, Calais… jusqu’où irons-nous ? Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère Flammarion, 2017

Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère ont parcouru l’Europe, de la « jungle » de Calais au centre de réfugiés de l’aéroport berlinois de Tempelhof. De ce périple, ils nous livrent ici leur récit et nous questionnent sur la place des « demandeurs de refuge(1)L’expression « demandeur de refuge » est privilégiée par les auteurs au terme de « réfugié » qui renvoie au statut juridique, garanti notamment par la Convention de 1951. » dans notre société.

Du Moyen-Âge au XXe siècle, de Homère à Hannah Arendt, en passant par les écrits de Jean-Jacques Rousseau(2)Qu’ils citent p.181 de leur livre et que nous avons repris ici en épigraphe. ou d’Emmanuel Kant, les auteurs rappellent la tradition européenne de l’hospitalité qui contraste avec l’image de l’étranger véhiculée aujourd’hui, « dépouillé de toute sacralité » : « Nous assistons en réalité, écrivent-ils, à l’effacement de la silhouette métaphysique de l’étranger qui rodait encore il y a peu dans nos cultures et les habitait d’une gloire passagère, au profit de nouvelles figures du désordre social : le migrant, le réfugié, l’immigré » [p. 170].

Cet ouvrage ne fait pas seulement le constat de la fin de l’hospitalité politique(3)Les auteurs définissent l’hospitalité politique comme une hospitalité réaliste, impersonnelle et publique par opposition à l’hospitalité éthique et privée « de la maisonnée » qui renvoie à des valeurs privées et individuelles : « À la magnificence solitaire de l’hospitalité de la maisonnée, toujours comprise comme cet âge d’or perdu, il nous faut préférer une hospitalité impersonnelle, rendue possible par la création d’hôpitaux. Le réalisme de l’hospitalité soutient qu’à tout prendre l’hôpital y vaut mieux que la maison » [p.206]., il rappelle surtout aux gouvernements leur responsabilité de mise en œuvre de réelles politiques d’accueil. Les auteurs soutiennent que l’effacement de l’hospitalité comme valeur politique a cédé la place à des obligations éthiques individuelles et créé une société de secours où l’urgence est maîtresse et limite toute possibilité d’accueil durable. C’est ce qu’ils appellent « le drame de l’hospitalité » [p. 97].

Un drame qui se matérialise, notamment, par la création de « hors lieux » et de « vies déplacées » qui se retrouvent dans des camps, ces « endroits qui n’existent sur aucune carte. C’est même à cela qu’on les reconnaît. La jungle de Calais, le camp de la Linière à Grande-Synthe sont des endroits de nulle part, qui ne mordent pas sur le réel, des utopies négatives à effacer à tout prix, afin qu’aucune hétérotopie douteuse ne demeure au monde. On les découvre presque par hasard dans un bout d’outre-monde, excroissance coincée entre l’autoroute et le chemin des dunes, ou au sortir d’un croisement qui s’en va vers quelque entrepôt qu’il faut absolument dissimuler à la vue » [p. 143].

Les auteurs soulignent cependant que l’apparition d’initiatives privées d’entraide et de solidarité – relevant du champ de l’hospitalité éthique et compassionnelle – engendre des mouvements citoyens qui peuvent obliger les gouvernements à revoir les conditions et les politiques publiques d’accueil(4)Voir par exemple les villes-refuge http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/06/20/des-villes-refuges-pour-migrants_4954053_3232.htmlou le documentaire Un paese di Calabria qui montre comment l’hospitalité éthique a permis la mise en œuvre d’une politique publique d’accueil http://www.lemonde.fr/cinema/article/2017/02/07/un-paese-di-calabria-quand-les-refugies-ressuscitent-un-village_5075720_3476.html. La question de l’hospitalité doit ainsi, selon eux, faire l’objet de débats et de discussions publiques aboutissant à des politiques participatives d’accueil.

Dans un contexte de montée en puissance des populismes européens, La Fin de l’hospitalité est une enquête philosophique « de terrain » à lire absolument.

Audrey Sala – Coordinatrice de la revue Alternatives Humanitaires

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1. L’expression « demandeur de refuge » est privilégiée par les auteurs au terme de « réfugié » qui renvoie au statut juridique, garanti notamment par la Convention de 1951.
2. Qu’ils citent p.181 de leur livre et que nous avons repris ici en épigraphe.
3. Les auteurs définissent l’hospitalité politique comme une hospitalité réaliste, impersonnelle et publique par opposition à l’hospitalité éthique et privée « de la maisonnée » qui renvoie à des valeurs privées et individuelles : « À la magnificence solitaire de l’hospitalité de la maisonnée, toujours comprise comme cet âge d’or perdu, il nous faut préférer une hospitalité impersonnelle, rendue possible par la création d’hôpitaux. Le réalisme de l’hospitalité soutient qu’à tout prendre l’hôpital y vaut mieux que la maison » [p.206].
4. Voir par exemple les villes-refuge http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/06/20/des-villes-refuges-pour-migrants_4954053_3232.htmlou le documentaire Un paese di Calabria qui montre comment l’hospitalité éthique a permis la mise en œuvre d’une politique publique d’accueil http://www.lemonde.fr/cinema/article/2017/02/07/un-paese-di-calabria-quand-les-refugies-ressuscitent-un-village_5075720_3476.html

Visa d’Or humanitaire du CICR, 2011-2017 : sept ans de réflexion

La délégation régionale du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en France a créé, en 2011, le « Visa d’Or humanitaire » en partenariat avec le prestigieux festival international de photojournalisme de Perpignan, Visa pour l’image. Doté de 8 000 euros, ce prix récompense le ou la photographe qui aura su raconter en dix images une problématique portant sur l’action et le droit international humanitaires. De 2011 à 2014, ce sont les « soins en danger » qui ont été primés par le jury composé de représentants de médias internationaux et de membres issus du monde humanitaire. Depuis 2015, la thématique des « femmes dans la guerre » est proposée au concours. La lauréate 2017, Angela Ponce Romero, 23 ans, a exposé son travail, Ayacucho : les disparus du conflit, à Perpignan qui a été vu comme les précédents gagnants par plus de 40 000 visiteurs.  Continuer la lecture

Les nouveaux défis en contexte de violences urbaines

Oscar Felipe Chavez Aguirre • Field Coordinator in Mexico – International Committee of the Red Cross (ICRC)

O. F. Chavez Aguirre

Les contextes d’intervention des humanitaires changent. Entre les conflits d’empires se réglant sur les champs de bataille et les guerres asymétriques où se mêlent États fragiles, rébellions et mercenaires, on a vu se développer les violences urbaines faisant intervenir des milices paramilitaires, des gangs et autres groupes armés. Comment l’action humanitaire peut-elle se déployer dans de tels contextes ? Continuer la lecture

De la résilience à la localisation, ou comment les slogans ne suffisent pas à réformer en profondeur le secteur humanitaire

Perrine Laissus-Benoist et Benoît Lallau • Économistes, Université Lille 1

P. Laisssus-Benoist

B. Lallau

À intervalles réguliers, le secteur humanitaire bruisse d’un nouveau slogan dont la vertu fédératrice est supposée incarner sa réforme. Pourtant, les phénomènes de mode passent, et bien souvent on déplore la faible intégration des innovations et des nouvelles terminologies développées. Que faut-il en conclure ? C’est à un exercice critique auquel se livrent ici les deux auteurs qui, partant de la résilience, appréhendent la mise en œuvre de la notion relativement récente – et que l’on veut prometteuse – de localisation.

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Partenariat avec les opérateurs privés : un indispensable débat au sein des ONG

Anne-Aël Pohu • Juriste et experte indépendante en développement international

A.A. Pohu

Pour clore – temporairement – ce dossier, Anne-Aël Pohu aborde le cas particulièrement éclairant des « compagnies privées de développement », ces sociétés qui se sont créées presque exclusivement pour intervenir sur le champ du développement et de l’humanitaire. Percevant des fonds publics, sous-traitant à des ONG pour remplir leurs engagements, elles induisent un véritable changement de paradigme. Les ONG gagneraient à ouvrir un véritable débat pour ne pas être emportées par ce mouvement de fond. Continuer la lecture

Comment l’arrivée des entreprises réinterroge les notions de légitimité et de redevabilité : l’exemple des programmes de cash transfer

Isabelle Schlaepfer • PhD researcher at the Humanitarian and Conflict Response Institute, University of Manchester

I. Schlaepfer

C’est à une salutaire mise en perspective que nous invite Isabelle Schlaepfer dans le débat sur les impacts de l’arrivée des entreprises dans le domaine humanitaire. Puisant à la question récurrente de la légitimité des ONG, elle démontre comment les règles du nouveau management influencent la manière de concevoir et de mettre en pratique la redevabilité aussi bien envers les bailleurs, les acteurs gouvernementaux qu’envers les bénéficiaires, de plus en plus conçus comme consommateurs de l’aide. Continuer la lecture

Quand ONG et organismes lucratifs collaborent : l’insertion économique des réfugiés en Équateur

Lucie Laplace • Doctorante en Sciences politiques à l’Université Lumière Lyon 2 et chercheuse associée à la Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales (FLACSO)-Équateur

L. Laplace

Tout comme la problématique des réfugiés ne se cantonne pas à l’espace européen, la collaboration entre ONG et entreprises est en voie de globalisation. L’article de Lucie Laplace étudie la manière dont l’insertion sociale des migrants en Équateur est gérée par les organismes d’aide humanitaire dans le cadre de partenariats avec des acteurs du secteur lucratif. Une expérience promue par le HCR qui, selon l’auteure, ne donne pas les résultats attendus. Surtout, elle aboutirait à une déresponsabilisation des acteurs sociopolitiques comme économiques. Continuer la lecture

L’hybridation de l’économique et du social : l’exemple d’arcenciel au Liban

Kristel Guyon • Association arcenciel (Beyrouth, Liban)

K. Guyon

Alors que l’entrepreneuriat social fait encore parfois figure d’innovation récente en France, cela fait plus de trente ans que l’association libanaise arcenciel a fait ce choix. Kristel Guyon explique ici les origines, la philosophie, l’organisation et finalement les avantages comme les inconvénients d’un modèle hybride. Continuer la lecture

Les ONG ont-elles le monopole des bonnes intentions ?

Mathieu Dufour • Directeur financier d’Alima (Alliance for international medical action)

M. Dufour

C’est une ONG qui ouvre le dialogue et, par la voix de son directeur financier, tient un discours aussi décomplexé que sérieusement étayé envers les entreprises et les passerelles jetées avec le monde humanitaire. Évoquant les vertus de l’entrepreneuriat social, de l’impact investing, de la blockchain ou des « contrats à impact social », Mathieu Dufour ne craint pas d’annoncer la mort prochaine de la rupture théorique entre le privé et les ONG. Continuer la lecture