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Unsung heroes, elles brisent le silence

D. Rouvre

Unsung Heroes est un projet photographique construit par le photographe Denis Rouvre et Médecins du Monde. Il est né de «  la volonté de l’association de témoigner de la violence du monde telle qu’elle s’impose aux femmes  », précise le photographe. «  Pendant huit mois, dans neuf pays à travers le monde, elles ont été plus de cent à me faire confiance, à m’accepter derrière le micro, derrière l’objectif. Malgré la barrière de la langue, les codes culturels et les épreuves personnelles, ces femmes ont livré leur histoire. Elles ont brisé le silence avec courage, sincérité. Avec des larmes aussi, une émotion déchirante. Toutes ont posé sans fard, en conscience, préparées et accompagnées par l’ONG. On ne revient pas intact de telles rencontres. La réalité, frontale et sensible, dépasse largement l’idée que je m’en faisais. Dès les premiers portraits en Bulgarie, c’est le choc. La rencontre avec les femmes de la communauté Rom condamnées à se marier et à enfanter dès l’adolescence dans l’enceinte crasseuse d’un ghetto. Violence et pauvreté extrême. Violence morale, éprouvée par les déracinées syriennes et palestiniennes. Violence sexuelle, exercée sur les femmes au Congo ou en Colombie. Violence domestique, viols collectifs, barbarie. Jusque dans nos capitales européennes où des femmes abusées, exploitées, acculées par la précarité se heurtent au rejet et à la haine. Depuis trente ans, j’ai photographié de nombreuses femmes en représentation. Elles attendaient de moi une image contrôlée, lisse, sans accroc. Ici, avec les unsung heroes que j’ai rencontrées, ce sont les ombres qui entrent dans la lumière. Des bleus et des fêlures à la surface de la peau, dans le creux des yeux. Ce sont les voix, les mots, le timbre authentique de l’expérience intime de la violence qui s’expriment. Pour dire la souffrance particulière vécue par les femmes. Pour dire aussi la force d’être femme. La capacité à se relever et à se battre, encore.  »

Composé de 60 portraits et témoignages de femmes, nous vous présentons ici un extrait du projet photographique dont le livre, «  Unsung Heroes, elles brisent le silence  », a été publié aux Éditions Textuel en novembre 2019. Le projet a également été présenté sous la forme d’une exposition itinérante d’abord à Paris puis à Bordeaux, Unsung Heroes sera exposé en Belgique à l’Exposition Mechelen, Kazerne Dossin du 5 mars au 17  mai  2020.

On est venu m’informer que mon fils Ahmad avait été blessé. J’ai pensé que ce n’était pas grave, parce qu’Ahmad avait souvent été blessé par le passé : une fois une blessure grave au genou, une fois à la tête, une fois une blessure avec une balle en caoutchouc dans la jambe… Cette fois-ci, je n’y croyais pas. Il y avait un mariage au village ce jour-là. Ahmad s’y rendait, il s’était lavé et bien habillé. La fête commençait à 10  heures. Mais les gens m’ont dit qu’il s’était rendu au check-point et qu’il avait été blessé là-bas.

On a décidé d’aller tous ensemble voir au check-point. On a attendu jusqu’à 3  heures que les Israéliens arrivent, ouvrent le check-point et nous laissent passer. Puis on est allés à l’hôpital, et on l’a vu sortir de la chambre d’opération. Il est resté une semaine là-bas. Il était méconnaissable, tellement son visage était tuméfié. Il était à bout de forces. Méconnaissable. Je savais qu’il ne s’en sortirait pas. Au bout d’une semaine, le jeudi, j’étais inquiète, je suis allée à l’hôpital. Les médecins m’ont dit que je n’avais pas le droit d’entrer. Je leur ai dit : «  Non ! Je veux le voir ! » Ils m’ont dit : « Si tu vas le voir, tu nous promets que tu pars ensuite ?  »

Je le leur ai promis. Je suis entrée dans sa chambre. J’ai vu qu’ils avaient débranché les appareils. Ils lui avaient fermé les yeux avec du sparadrap. Je leur ai demandé pourquoi ils lui avaient clos les yeux. À cause de la lumière ? Ils m’ont dit que oui. Ils ne m’ont pas dit qu’il était mort. Je suis sortie et me suis assise en haut des escaliers, sans rien ressentir de spécial. Quelques instants plus tard, mon neveu qui travaille comme infirmier dans cet hôpital est venu me voir. Il pleurait. Il m’a dit : «  Ô ma tante, Dieu donne la vie et la reprend. Ahmad nous a quittés  ». Là, je me suis effondrée. J’ai tellement pleuré et crié que tout l’hôpital a tremblé.

Ça fait trois ans que je n’ai pas mis les pieds dans une fête, même aux mariages de mes proches. Ma nièce s’est mariée, et même là, je n’ai pas eu le cœur d’y aller. Je ne peux plus voir de jeunes mariés, je n’ai plus le cœur à ça. C’est une perte trop grande. Perdre sa mère, son père ou son frère, d’accord, mais son fils…

Afifa, palestinienne.

Les attaques des colons et de l’armée israélienne, l’expropriation, la destruction des cultures et les déplacements forcés ont
de graves conséquences sur la vie et la santé des populations palestiniennes.

J’étais à la maison. C’était jour de marché. J’ai prévenu mon mari que j’allais chercher du détergent. Il m’a dit de faire vite. Je suis passée voir ma maman qui vend des légumes au bazar et je l’ai aidée un peu. Une personne handicapée est arrivée, alors je l’ai aidée aussi, avant d’aller manger un snack avec ma petite sœur. Nous nous sommes ensuite dirigées vers la maison. En chemin, quelqu’un m’a attaquée par derrière et m’a jeté de l’acide sur la tête. La petite aussi en a reçu sur ses joues. J’ai reçu des coups de couteau, des coups sur la tête et ailleurs. Je me suis écroulée et j’ai perdu connaissance.

Depuis, la peur ne me quitte plus, seuls les rêves me permettent de m’évader. J’ai tout le temps peur. Ce qui me hante, c’est que l’avenir de mes enfants est foutu. Avant, je n’avais peur de rien, j’allais, je venais, je parlais aisément à tout le monde. Si j’avais été plus instruite, peut-être que j’aurais compris et que cela ne se serait pas produit. Il faut prévenir les jeunes filles. Il faut leur faire peur, pour qu’elles se méfient
des garçons.

Les femmes mariées aussi. On pense que tout ira bien une fois mariée et que l’on sera respectée, alors qu’on n’est jamais à l’abri. Mais c’est compliqué, les femmes au village ne comprennent pas grand-chose, il faudrait un lieu dans le village où on peut expliquer tout cela. Il faudrait aussi ouvrir un foyer où l’on prendrait soin des femmes qui ont été amochées pour toujours et expliquer aux gens qu’il n’y a pas que la beauté physique qui compte, que la beauté intérieure est tout aussi importante.

Basanti, 29 ans, népalaise.

Basanti a été brûlée à l’acide par un ami de son mari
qui la harcelait et dont elle refusait les avances.

J’ai compris que j’étais différente à l’âge de 14 ans. Je le savais, mais je n’avais personne avec qui en parler, jusqu’au moment où j’ai sympathisé avec une fille de l’école. Nous sommes devenues amies. Je ne savais pas comment lui parler de ce que je ressentais. Un jour, alors que ma mère n’était pas là, nous avons vu une scène dans un film romantique à la télévision où deux filles s’embrassaient. Nous nous sommes embrassées aussi.

Au Cameroun, il y a une loi qui interdit aux personnes de même sexe d’avoir une relation. Notre relation était notre secret, nous n’en parlions pas en public, nous ne nous tenions pas la main en public. Les gens pensaient que nous étions juste meilleures amies. C’est resté un secret jusqu’à mon dix-huitième anniversaire.

Nous rentrions de l’université. Ma mère était encore en déplacement. Après être allées au restaurant, nous avons décidé de rentrer chez moi. Nous pensions y être en sécurité. Soudain, nous avons entendu des coups à la porte. C’était la police. Je ne sais pas qui leur avait raconté. C’était peut-être les voisins. On nous avait fait suivre, une policière nous avait observées pendant plusieurs jours.

La police nous a arrêtées. Pendant qu’on nous traînait jusqu’au commissariat le plus proche, tout près de chez moi, les voisins sont sortis pour nous jeter des pierres, hurlant à la malédiction. « On le savait, sorcières, ne revenez jamais, il faut les guérir ». Ils parlaient de nous déshabiller en public. Il n’y avait personne que nous pouvions prévenir.
On nous a mises dans des cellules séparées.

Nous avons été torturées. Moi, en tout cas. Je ne sais pas ce qu’elle a subi. C’est la dernière fois que je l’ai vue. Ils ont tout fait pour que nous ne nous revoyions pas. Ça a été pire pour moi, parce que je crois que de son côté à elle, ses parents, son frère étaient un peu sensibles à sa situation. Ils pouvaient la défendre, s’occuper d’elle. Il n’y avait personne pour venir me chercher. Je suis restée un mois là-bas. C’était terrible.

On m’a torturée, on m’a forcée à faire des choses que je n’avais jamais faites avant. Je ne sais pas comment le dire. Je n’ai pas envie d’en parler. J’étais encore vierge à l’époque, je n’avais jamais fréquenté un homme. Je restais là et les hommes entraient, chacun leur tour. Ils me disaient : « Je vais t’apprendre une leçon. Je crois que tu es comme ça parce que tu n’as pas encore eu d’expérience avec un homme. Quand tu quitteras cette cellule, tu n’auras plus jamais l’idée d’avoir quoi que ce soit avec une femme ».

Dorine, 26 ans, camerounaise.

À l’université, je me faisais draguer par des garçons, j’essayais d’être normale, de me cacher, de m’habiller comme les autres filles… J’ai essayé de sortir avec des garçons ou de répondre à leurs avances, mais je n’y arrivais pas. J’avais peur des gens, de la police. La rumeur courait déjà que j’étais homo. Il y avait ce garçon dont je refusais les avances depuis longtemps. Nous étions dans la même classe. Il m’a violée. Il avait entendu les rumeurs et il a appelé ça une «  correction sexuelle ».

Il m’a menacée de me dénoncer, d’appeler la police… Finalement, je l’ai dénoncé. Mais quand j’ai expliqué à mon père que j’avais été violée à cause de mon homosexualité, il ne m’a pas prise au sérieux. Pour lui, il valait mieux se faire violer que d’être homo. Sur les conseils de mon oncle, il m’a amenée voir une espèce de guérisseur. J’étais effrayée. Ce guérisseur m’a entièrement déshabillée. Il a pris des feuilles qu’il a trempées et m’a frappée dessus avec en parlant dans une langue que je ne comprenais pas… C’était censé me «  corriger  ».

Mon coming out, le viol, l’enfermement, c’est vraiment la pire période de ma vie. J’avais peur, je ne savais pas quoi faire. Après trois ou quatre mois, j’ai découvert que j’étais enceinte. J’ai voulu me faire avorter. Ça fait bizarre de dire ça aujourd’hui parce que j’aime mon fils. Mais ils ne m’ont pas laissée faire. Ils pensaient peut-être que cela allait me guérir. Mon père a tenté d’entrer en contact avec sa famille. Pas pour le dénoncer ou raconter à sa famille ce qu’il avait fait, mais pour discuter, leur dire qu’il m’avait mise enceinte et leur demander s’il comptait venir me demander en mariage…

On ne peut pas vivre caché toute sa vie. Quand tu es homosexuel, on t’humilie, on parle dans ton dos, tu as peur de te promener quand les gens savent. D’où je viens, l’homosexualité est passible d’une peine d’emprisonnement. On voit ça comme ça, comme quelque chose de diabolique, une sorte de possession.

En ce moment au Kenya, on essaie de faire abroger l’article du code pénal qui criminalise l’homosexualité. Je ne fais pas partie du collectif qui travaille à cette abrogation mais je suis en contact avec eux depuis Londres. Cela fait des années et des années qu’ils mènent ce combat.

Diana, 28 ans, kenyane.

Dorine et Diana ont toutes deux fui leur pays
d’origine où l’homosexualité est criminalisée.

C’était en juin. Il était 20  heures. Il faisait nuit. On était à la maison. Des Raia Mtomboki sont arrivés et sont entrés. Ils ont attrapé mon mari, ils lui ont mis un coup de couteau dans le cou et l’ont tué. Ensuite, ils m’ont attrapée et m’ont dit qu’ils allaient me tuer aussi, devant mes trois enfants : deux garçons et une fille. Mais ils m’ont emmenée et m’ont violée dans la forêt. Beaucoup sont morts, ils ont brûlé beaucoup de maisons, et des enfants en bas âge, des grands et des personnes âgées, mais moi on m’a violée.

Je suis à huit mois… Huit mois qu’ils m’ont fait cela. Quand j’y repense, je sens une tristesse qui m’envahit. Cet enfant, je vais m’occuper de lui comme je m’occupe des autres et je vais bien l’élever, car je suis en vie, grâce à Dieu. Je ne peux pas le discriminer ni le traiter différemment des autres, lui aussi est un enfant. Mais plus tard, ne va-t-il pas me demander qui est son père, une fois qu’il sera en âge de raison ? Comment vais-je lui répondre ?

Je ne peux pas encore retourner dans le village de mon mari. Là-bas, ils vont d’abord me dire que je suis une femme des Raia Mtomboki maintenant. Ensuite, ils diront que je ne peux pas porter un enfant dont je ne connais pas la famille. Je ne peux pas songer à me remarier, ni à être avec un homme, ni à me mettre en couple. Je ne pense qu’à m’occuper de mes enfants et à bien en prendre soin. Je ne pense qu’à cela.

Élysée,congolaise.

Élysée a été recueillie et soignée à l’hôpital de Panzi
où le Dr Mukwege répare les femmes.

Je viens d’une famille honorable. Je voulais avoir une vie digne. Une femme biologiquement née femme n’accorde pas tant d’importance à son identité de femme, mais pour moi, c’est très important. Parce que j’ai beaucoup souffert pour devenir une femme.

J’ai dû faire la manche dans la rue, je me suis droguée, je suis devenue travailleuse du sexe, puis danseuse dans un bar, ce genre de choses. Je gardais l’argent pour me faire opérer. Je me suis renseignée. J’ai vu les médecins, un endocrinologue, un psychologue. J’ai pris les certificats médicaux et je suis allée voir le chirurgien plastique. Pour avoir un corps parfait.

Après mon opération, j’ai repris mes études, j’ai obtenu mon diplôme en travail social et j’ai commencé à chercher du travail dans le privé. Pendant les entretiens, on me posait toujours des questions sur mon genre, on demandait à me voir nue. Je répondais « mon travail sera parfait, mon corps n’a rien à voir, mon esprit est là pour vous ». Mais ils voulaient toujours voir mon corps, savoir si j’avais un pénis ou un vagin. C’était très embarrassant, je me sentais mal.

J’ai compris que l’éducation était l’arme la plus puissante pour changer mon monde. À partir de ce jour-là, j’ai commencé à travailler en faveur des personnes trans, parce que beaucoup de jeunes trans vivent la même chose que moi. Ce que j’ai vécu, je ne le souhaite à personne. Aujourd’hui, je travaille pour le Humsafar Trust. C’est la plus ancienne association LGBTI d’Asie-Pacifique. J’accompagne beaucoup de femmes trans de la nouvelle génération. J’ai mené un programme de sensibilisation dans le privé, dans le secteur scolaire et dans le public. Ils ont commencé à comprendre.

En Inde, en 2014, sur décision de justice, notre identité a été reconnue.

Mes amis me disaient : « tu ne peux pas avoir d’enfants ». Je leur répondais que beaucoup de femmes sur terre ne peuvent pas avoir d’enfants. Je suis une vraie femme, comme vous, parce que je respecte mon corps dans sa féminité, je le respecte tout entier. Je suis une femme sans utérus, mais ça me va. Peut-être que je renaîtrai comme ça, dans un corps de femme. Mon rêve était de devenir médecin et je n’ai pas réussi. C’est pour ça que je veux faire un doctorat. Parce qu’après mon doctorat, on pourra m’appeler Dr Shreya Reddy.

Shreya, 30 ans, indienne.

Shreya travaille pour la plus ancienne association de défense
des droits LGBTI de la région Asie-Pacifique.

Défendre le droit des femmes à décider

Médecins du Monde agit et milite pour le droit des femmes à disposer librement de leur corps et à décider de façon libre et éclairée de leur sexualité, de leur santé et de leur vie. Que ce soit en République démocratique du Congo, en Haïti, à Madagascar, en Côte d’Ivoire, en Ouganda, en Palestine ou en Bulgarie, Médecins du Monde travaille aux côtés des communautés, des acteurs de la société civile et des institutions publiques pour améliorer la disponibilité et la qualité des services de soins, notamment en santé sexuelle et reproductive.

L’association accompagne les personnes dans la connaissance de leurs droits, renforce leur capacité d’agir et interpelle les décideurs afin de les mettre face à leurs manquements et leurs responsabilités. Médecins du Monde se positionne notamment en faveur de l’accès aux soins pour un avortement en toute sécurité et se bat pour faire abroger les lois prévoyant des mesures punitives contre les femmes et les jeunes filles ou le personnel soignant en cas d’interruption de grossesse.

Les témoignages ont été édités par Thomas Flamerion
– Responsable éditorial,
Médecins du Monde France

Dans le huis-clos de la Ghouta orientale

Abdulmonam Eassa est né à Damas en 1995. Jusqu’au début de l’année 2018, il a vécu à Hammouria, une ville située dans la région agricole de la Ghouta orientale, à 13 kilomètres au nord-est de Damas. Il a été obligé d’abandonner ses études lorsque la guerre a éclaté en 2011. En 2013, les nombreux crimes commis par l’armée syrienne dont il a été témoin l’ont motivé à commencer son activité de photojournaliste avec quelques amis, pour assurer la couverture médiatique des attaques aériennes presque quotidiennes, des civils tués, et des massacres commis par les forces du gouvernement syrien, avec l’appui des forces aériennes russes dans le cadre de leur « lutte contre le terrorisme ». Leur principal objectif était de montrer au monde entier la réalité de ce qui se passait en Syrie et que les journalistes étrangers ne pouvaient couvrir puisqu’ils n’étaient pas autorisés à entrer dans la zone assiégée par les forces gouvernementales : le gouvernement syrien avait bloqué l’accès aux médias étrangers dès 2011 pour dissimuler ce qui se passait dans le pays.

Fin mars 2018, après une période de terreur et de bombardements durant laquelle des centaines de civils furent tués, un accord a été conclu entre les rebelles et le gouvernement syrien, entraînant l’évacuation forcée des civils vers le nord de la Syrie et il a été contraint de quitter sa ville natale. Une fois sur place, Abdulmonam s’est rendu compte que la situation était intenable et a donc décidé de traverser la frontière turque. Au terme de plusieurs mois de voyage, il a réussi à rejoindre Paris, où il a demandé l’asile.

Après avoir commencé la photographie en autodidacte, Abdulmonam s’est passionné pour le photojournalisme. Ses photos sont parues dans le New York Times, Time, le Guardian ou le Washington Post. Il a été amené à travailler pour l’Agence France Presse. En 2019, il a obtenu le Prix Visa d’Or humanitairedécerné par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). 

www.abdulmonameassa.com

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Yémen : la vie au temps des bombes et des mines

Toutes les images et légendes : © Agnès Varraine-Leca/MSF

A. Varraine-Leca

Quatre années de guerre, plus de 19000 raids aériens menés par la coalition internationale dirigée par l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis, et des estimations basses qui suggèrent un bilan humain s’élevant à 90 000 morts. Les civils paient le prix fort, premières victimes des bombardements de cette coalition et des combats au sol entre les forces loyalistes – fidèles au président Hadi et soutenues par la coalition – et les troupes d’Ansar Allah. Celles-ci sont elles-mêmes à l’origine de lourdes pertes civiles, notamment par leur usage intensif de mines à l’ouest du pays(1)Pour mieux comprendre les origines et les conditions de ce conflit, voir notamment Francis Frison-Roche, « Yémen : un conflit à huis clos », Alternatives Humanitaires, n° 4, mars 2017, p. 12-33, http://alternatives-humanitaires.org/fr/2017/03/09/yemen-un-conflit-a-huis-clos/.

Pour Médecins Sans Frontières, Agnès Varraine-Leca s’est rendue trois fois au Yémen entre mars 2018 et mai 2019. Elle a récemment documenté les conditions de vie à l’intérieur de la ville de Hodeidah, sur laquelle une offensive militaire a été lancée en juin 2018, ainsi que les conséquences des bombardements sur les civils vivant dans le gouvernorat de Saada, au nord du pays, le plus bombardé par la coalition. Fin décembre 2018, elle s’est également rendue à Mocha, dans le gouvernorat de Taiz, où les mines font des ravages immenses, blessant ou tuant notamment des enfants, et empêchant les familles de cultiver leurs champs. C’est cette guerre à huis-clos qu’elle documente depuis un an et demi, un travail photographique qui fera l’objet d’un livre à paraître en 2020.

www.agnesvarraineleca.com

Yémen, gouvernorat de Sa’dah, hôpital de Haydan, 20 avril 2019

Des patients attendent leur tour aux abords de la zone de triage de l’hôpital de Haydan. Le 26 octobre 2015, l’hôpital a été frappé par un raid de la coalition menée par l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis, détruisant partiellement le bâtiment. En février 2017, les équipes de MSF sont revenues à Haydan pour démarrer l’implantation progressive d’activités médicales : la maternité (mars 2017), le service d’hospitalisation (avril 2017), la réorientation vers les hôpitaux de Sa’dah (mai 2017), le service ambulatoire (décembre 2017). Elles ont terminé la reconstruction de l’hôpital en avril 2018. En 2018, près de 14 000 consultations d’urgence et 3 800 consultations prénatales ont été effectuées à l’hôpital. La même année, plus de 1 500 patients furent admis dans le service d’hospitalisation. Haydan est située dans le gouvernorat de Sa’dah, qui demeure le plus ciblé par les frappes de la coalition internationale, selon le groupe de surveillance indépendant Yemen Data Project (YDP).

Sa’dah au quotidien (Yémen, avril 2019)

Ayman est un coiffeur originaire d’Ibb, au sud de la ville de Sa’dah. En 2015, sa maison à Sa’dah a été détruite par une frappe aérienne de la coalition. 28 membres de sa famille sont morts ce jour-là ; seuls trois survécurent, dont Ayman. Il se souvient des cris provenant des décombres, sans qu’il puisse les aider. À cette époque, il étudiait l’informatique. Son frère, qui possédait un salon de coiffure, a été tué lors du bombardement. Alors Ayman mit fin à ses études et reprit le salon familial. C’est la première fois qu’il revient sur les lieux depuis 2015.


Le salon de coiffure d’Ayman.

Camp de déplacés internes à Sa’dah. Mosabi et sa famille ont dû quitter Harad, située près de la frontière saoudienne, quelques mois après le début du conflit. Ils ont fui à Hodeidah, puis sont venus s’installer dans ce camp, à Sa’dah. Mosabi a 19 enfants, et 3 femmes.

Le tribunal de Sa’dah a été détruit fin 2015 par un raid aérien.

Bâtiments détruits dans la ville de Sa’dah.

En 2015, un parc et plusieurs magasins ont été bombardés lors d’un raid près de la vieille ville de Sa’dah.

Un carrefour de la ville de Sa’dah.

Le bureau de poste de Sa’dah, détruit par une frappe aérienne.

Au jour le jour à Mocha (Yémen, décembre 2018)


Mines désamorcées. Mawza est située dans le gouvernorat de Taïz, à 45 minutes à l’est de la ville de Mocha. Il s’agit d’une zone rurale très pauvre, dont les habitants dépendent de leurs terres pour vivre. La zone fut reprise aux troupes d’Ansar Allah par les forces loyales au président Hadi, soutenues par la coalition menée par l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis, début 2018.

Les combats ont endommagé les champs, principaux moyens de subsistance des 13 000 habitants de Mawza. Lors du retrait des troupes, des milliers de mines antipersonnel et d’engins explosifs improvisés (EEI) ont été déposés dans le secteur. Entre août et décembre, les équipes de MSF à Mocha ont accueilli environ 150 personnes blessées par des mines ou des EEI, dont un tiers était des enfants qui jouaient dans les champs. Les mines et les EEI sont désamorcés par les militaires. Des ONG locales sont chargées de les localiser.

Mocha. Nasser, 14 ans, et son père Mohamed Abdou, viennent de Mafraq Al Mocha, à une heure de Mocha. Le 7 décembre, Nasser s’occupait de ses moutons avec son oncle et son cousin ; ils avaient prévu d’aller en montagne. Dans un champ, Nasser a marché sur une mine. Son oncle et lui ont été blessés par le souffle. Son oncle a reçu un éclat dans l’œil, et a été transféré à Mocha, dans l’hôpital chirurgical de MSF, puis réorienté vers le centre de traumatologie de MSF à Aden. Nasser a souffert de multiples blessures, et son pied droit a été amputé dès son arrivée à l’hôpital. « Il n’y avait plus d’os, rien à sauver qui puisse éviter l’amputation », explique Farouk, kinésithérapeute. Nasser avait subi une précédente amputation du pouce, suite à une blessure par balle, ce qui rend l’utilisation de béquilles compliquée. Mohammed Abdou, son père, explique que les combats se sont intensifiés cette année. Alors que les troupes se retiraient, elles ont laissé de nombreuses mines près de Mafraq Al Mocha et dans la région, le long des lignes de front. MSF soutient un poste médical avancé à Mafraq Al Mocha.

Les habitants de la ville connaissent les lieux à éviter car piégés par les mines. Mais il n’y a pas suffisamment de panneaux pour indiquer la présence de ces engins dans la zone, ni assez de démineurs. Désormais, Mohammed Abdou a peur de se rendre dans les champs autour de Mafraq. Sur la photo, Nasser tente de marcher avec des béquilles pour la première fois, avec l’aide de Farouk, son kinésithérapeute.

Amarah, 8 ans, et sa grand-mère Fatma. Amarah a été blessée par une mine alors qu’elle jouait près de chez elle à Dubba, district de Mocha (gouvernorat de Taïz). Le 1er décembre, elle était avec ses amis près des moutons dans un champ proche de Dubba. Amarah a vu un objet avec des chiffres : en la touchant, elle a fait exploser la mine. L’explosion a blessé les quatre enfants, tuant le garçon. Fatma, sa grand-mère, a entendu l’explosion et couru vers le champ. Amarah a été évacuée à dos de mule. Elle fut ensuite transférée en voiture à l’hôpital militaire de Mocha (à une heure de route), puis dirigée vers l’hôpital chirurgical de MSF dans la ville. La famille sait qu’il y a des mines dans la zone, mais leur emplacement précis n’est pas délimité par des panneaux. De nombreuses autres personnes ont été blessées, dont l’oncle d’Amarah. Celle-ci souffre de multiples blessures sur la partie droite de son visage, à l’abdomen et à la jambe droite. Amarah a subi plusieurs interventions chirurgicales, dont une laparotomie.

Un enfant blessé par une mine à Mawza est examiné par Elma Wong, anesthésiste, aux urgences de l’hôpital chirurgical de MSF à Mocha. Il a été blessé le 13 décembre avec trois autres membres de sa famille. Deux d’entre eux sont arrivés morts à l’hôpital. L’enfant avait des éclats dans le crâne, sur le bras et le visage.

Ali (au centre), 18 ans, vient d’un petit village d’une zone rurale et très pauvre près de Mawza, à 45 minutes de Mocha. Il y a deux mois, il devait retrouver trois amis dans un champ près de sa maison. Il était en retard ; il s’est mis à courir, quand soudain une mine a explosé. D’habitude, il fait très attention lorsqu’il marche dans le champ, car il sait que des mines y ont été déposées par les militaires lors de leur départ il y a quelques mois. Aucun signe particulier n’indique la présence de mines dans cette zone. Sa jambe gauche fut amputée sous le genou ; elle était déjà faible à cause de la poliomyélite, qu’il avait contractée dans son enfance. Depuis l’accident, il se rend deux fois par semaine à l’hôpital de MSF à Mocha pour une séance de kinésithérapie avec Farouk (à gauche). Depuis son village, il faut à Ali une heure et demie pour rejoindre l’hôpital de MSF à Mocha.

Ali Hassan, 40 ans, est chauffeur et ancien militaire. Père de deux fils et deux filles, il vit avec sa famille à Hodeidah depuis 25 ans. Il conduisait près de Khawkha à 60 kilomètres de Mocha, lorsqu’une roquette a frappé son véhicule, blessant six personnes et en tuant une autre. Ali a des éclats sur le visage et l’abdomen, et son pied gauche a été amputé.

« Il y a de la nourriture à Hodeidah, mais elle coûte très cher. Nous avons des coupures d’eau régulières et pas d’électricité. De nombreux magasins sont fermés dans la ville ». Comme nombre de ses connaissances, Ali a envoyé sa femme et ses enfants à Sanaa, pour leur sécurité. « Les hommes restent à Hodeidah pour protéger leurs maisons. Je suis loin de ma famille mais que puis-je faire ? C’est mieux pour eux d’être dans un endroit plus sûr. La guerre a tout changé ».


Un enfant assis près de roquettes désamorcées à Mawza (district de Mocha, gouvernorat de Taïz, au Yémen).

Traduit de l’anglais et du français par Benjamin Richardier

ISBN de l’article (HTML): 978-2-37704-562-4

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1. Pour mieux comprendre les origines et les conditions de ce conflit, voir notamment Francis Frison-Roche, « Yémen : un conflit à huis clos », Alternatives Humanitaires, n° 4, mars 2017, p. 12-33, http://alternatives-humanitaires.org/fr/2017/03/09/yemen-un-conflit-a-huis-clos/

Le collectif item vous décille les yeux

Il a comme phrase de ralliement: «  Pour ne pas rester les yeux fermés  ». Un leitmotiv qui résonne aux oreilles des humanitaires, acteurs du développement ou travailleurs sociaux et qui justifie, comme nous le faisons avec d’autres, de tourner l’objectif vers ces révélateurs que sont les photographes.

Né en 2001, le collectif item se compose aujourd’hui de 12 photographes, d’une vidéaste et réalisatrice sonore, d’un graphiste et d’un anthropologue.

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Un œil sur le monde

Entretien avec Reza

Reza

« Correspondant de guerre et de paix ». Cette formule qu’il affectionne s’accorde bien au regard que Reza porte sur le monde, un regard plein d’optimisme dans un océan de souffrances, l’espoir sous les gravats, l’humanité derrière la folie des hommes. Mais dévoiler ne lui suffit pas. Depuis le début de sa carrière, le reporter-photographe ne cesse de mettre son métier et sa notoriété à contribution pour résoudre des problèmes qu’il rencontre au fil de ses reportages. Sans doute parce qu’il voit un peu mieux que les autres…

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Le Collectif MAPS

 

Alternatives Humanitaires creuse le sillon de sa coopération avec les photographes. Parce que la sensibilité qui transparaît dans le travail déjà réalisé par les 12  photographes de MAPS fait écho à la préoccupation fondamentale des travailleurs humanitaires – voir le monde tel qu’il est  –, nous vous présentons ici quelques-unes de leurs photographies.

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Visa d’Or humanitaire du CICR, 2011-2017 : sept ans de réflexion

La délégation régionale du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en France a créé, en 2011, le « Visa d’Or humanitaire » en partenariat avec le prestigieux festival international de photojournalisme de Perpignan, Visa pour l’image. Doté de 8 000 euros, ce prix récompense le ou la photographe qui aura su raconter en dix images une problématique portant sur l’action et le droit international humanitaires. De 2011 à 2014, ce sont les « soins en danger » qui ont été primés par le jury composé de représentants de médias internationaux et de membres issus du monde humanitaire. Depuis 2015, la thématique des « femmes dans la guerre » est proposée au concours. La lauréate 2017, Angela Ponce Romero, 23 ans, a exposé son travail, Ayacucho : les disparus du conflit, à Perpignan qui a été vu comme les précédents gagnants par plus de 40 000 visiteurs.  Continuer la lecture

« Afghan Stories: Waiting for Hope » par Sandra Calligaro

Sandra Calligaro • Photographe

S. Calligaro

Après avoir suivi des études d’art et de photographie à l’Université Paris 8, Sandra Calligaro s’oriente vers le grand reportage et accomplit alors un premier séjour en Afghanistan en 2007. Depuis, elle partage son temps entre Paris et Kaboul, alternant reportages pour les médias français et européens, commandes pour le compte d’ONG et projets plus personnels, à portée documentaire. Se destinant d’abord à être « photographe de guerre », c’est au contraire la fragilité du quotidien de ce pays tourmenté qui n’a cessé de la fasciner ; pays auquel elle porte un regard empli de tendresse. 

C’est une sélection de son dernier projet, Afghan Stories: Waiting for Hope, réalisé en collaboration avec Action Contre la Faim et ECHO, que nous publions ici. Outre les photographies, il s’accompagne des témoignages de populations déplacées afghanes.

http://waitingforhope.org

Toutes les photos:
© Sandra Calligaro/Action contre la Faim/Picturetank
www.sandracalligaro.com

Sahr Mohamad. Maïmana, province de Faryab.

« Nous avons six enfants, deux filles et quatre garçons. Jusqu’à leurs 5 ans, nos fils sont en bonne santé, mais après ils tombent tous malades, ils sont comme paralysés. Trois de nos quatre fils ont la polio et le quatrième a une maladie dégénérative – nous ne savons pas exactement laquelle.
Nous avons emprunté 40 000 afghanis (560 euros) pour emmener notre fils au Pakistan se faire soigner ; le docteur nous a demandé de le ramener une seconde fois ainsi que tous nos enfants, mais nous n’en avons pas les moyens, ou alors il faudrait que nous nous endettions encore plus. Heureusement, nos filles ne semblent pas touchées, pour l’instant. »
Mahajubeen, Chaghcharan, province de Ghôr.

Près de 40 ans de conflits ont durement éprouvé l’Afghanistan. Malgré les objectifs de stabilisation du pays annoncés par la communauté internationale, la situation sécuritaire ne cesse de se dégrader. L’année 2016 a d’ailleurs été une année particulièrement sanglante, tandis que 2017 a commencé dans la violence. Les civils ont payé un lourd tribut, de même que les structures de santé et les humanitaires.

Jabor, 15 ans (photo 3),  Abdul Satar, 8 ans (photo 4) et Abdul Sardar, 10 ans (photo 5), trois des enfants de Mahajubeen, Chaghcharan, province de Ghôr : 

 

Les vagues de violence successives ont provoqué de vastes déplacements de population, tant en Afghanistan que vers les pays voisins (Iran et Pakistan). L’année 2016 représente un nouveau record en termes de mouvement de population : plus de 630 000 personnes ont fui leur village vers des lieux plus sûrs, plus de 560 000 Afghans ont quitté le Pakistan. Poussés à rentrer dans leur pays d’origine après parfois plus de 30 ans d’absence, on estime que 5,7 millions de ces Afghans exilés sont aujourd’hui de retour et ont de graves difficultés à s’établir, à se loger, à subvenir à leurs besoins et à avoir accès à des services de base. Les Nations unies estiment que plus de 250 000 personnes sont affectées par les catastrophes naturelles (inondations, glissements de terrain, séismes) chaque année, dans les différentes régions d’Afghanistan.

« Avant la guerre, nous avions une belle vie. Puis tout s’est écroulé ; nous avons perdu tous nos biens, notre maison a été brûlée. Aujourd’hui mes enfants ne mangent pas à leur faim, je n’ai rien à leur donner ; et nous devons aller puiser de l’eau dans la rivière car nos voisins refusent que nous nous servions de leur puits. »
Zahra, Chaghcharan, province de Ghôr.

Le conflit actuel continue d’empêcher les ONG d’accéder à certaines zones pour évaluer les besoins et mettre en place des programmes d’aide. Des services essentiels pour les populations restent toujours inaccessibles, surtout pour les communautés rurales et les personnes déplacées. Les années 2015 et 2016 ont été des années record en termes de nombre d’attaques contre les services de santé : 125 ont été rapportées en 2015, contre 59 en 2014 et 33 en 2013 ; le premier semestre 2016 comptabilisait déjà 64 attaques.

Bibi Kaky (à gauche) et Khodadat (à droite), originaires de la province voisine de Badghis. Chaghcharan, province de Ghôr.

Kimkhai (à gauche) et Khan Bibi (à droite), originaires de la province voisine de Badghis.
Chaghcharan, province de Ghôr.

Les plus vulnérables sont encore une fois les premières victimes : depuis 2013, le nombre d’enfants exposés aux violences ne cesse d’augmenter année après année. En 2016, une hausse de 15 % du nombre de jeunes victimes (2 461 enfants) était recensée par rapport à l’année précédente. Pourtant le nombre d’enfants tués par le conflit représente moins de 1 % du nombre d’enfants qui meurent de la malnutrition chaque année en Afghanistan. Des taux inquiétants de malnutrition aiguë globale et surtout de malnutrition aiguë sévère ont été notés, parfois bien au-dessus des seuils d’urgence, notamment dans des camps de déplacés.

Il a été établi que le conflit et l’insécurité sont des obstacles majeurs dans l’accès aux services de soins et ont un impact fort sur la malnutrition chronique et les retards de croissance, handicapant durablement l’avenir du pays.

« De laquelle de nos souffrances veux-tu que je te parle ? De notre pauvreté ? De celle d’être refugié ? De la douleur d’une nation entière ? Je ne sais même pas par où je devrais commencer… Regarde dans quelle situation nous sommes, mes enfants sont misérables. Regarde mes pieds, ils sont tellement sales. Regarde-moi, je n’ai rien, ni eau, ni pots pour ranger, ni quoi que ce soit, rien, je n’ai rien. Nous sommes bloqués ici, miséreux, mais si nous rentrons à Kunduz, de quoi allons-nous vivre ? »
Awara, Kaboul, province de Kaboul.

Afin de répondre efficacement et rapidement aux situations d’urgences provoquées par les conflits et les catastrophes naturelles soudaines, la Commission européenne a créé un mécanisme d’aide d’urgence appelé ERM pour Mécanisme de réponse d’urgence. Financé par le service de la Commission européenne à l’aide humanitaire et à la protection civile (ECHO), il vise à répondre à l’augmentation des besoins humanitaires et structurels auxquels une population fait face.

« Ma fille est malade depuis trois ans, oui cela fait maintenant trois ans. Elle a un impétigo sur la nuque, nous avons fait des tests au laboratoire, les docteurs nous ont dit qu’il fallait opérer et que cela nous coûterait entre 30 000 et 40 000 afghanis (420-560 euros). Mais même 5 000 afghanis, nous ne pourrions pas les dépenser, alors comment en trouver 40 000 ? »
Karim, Pul-e Khumri, province de Baghlan.

En Afghanistan, l’ERM a été lancé dès 2011. La mise en place de la réponse repose sur un réseau d’organisations humanitaires qui permettent d’assurer une large couverture géographique du pays. En mettant à leur disposition des ressources financières préalables, ECHO s’assure qu’elles pourront apporter une réponse humanitaire rapide aux besoins immédiats des communautés touchées par le conflit ou des catastrophes naturelles.

Zaïr Uddin, Maïmana, province de Faryab.

Dans un premier temps, l’ERM collecte et met en commun, dans des délais très courts, des informations sur la catastrophe en question. Pour réduire l’impact de la catastrophe sur les familles, l’ERM met en place une évaluation précise de leurs besoins et leur propose ensuite une réponse adaptée. Enfin, le mécanisme tente de faciliter l’accès humanitaire dans un pays devenu particulièrement dangereux.

Zarnegar et son fils Omid. Pul-e Khumri, province de Baghlan.

L’ERM regroupe actuellement huit ONG internationales : Action Contre la Faim (ACF), Acted, le Danish Committee for Aid to Afghan Refugees (DACAAR), le Danish Refugee Council (DRC), le Norvegian Refugee Council (NRC), People in Need (PIN), Première Urgence Internationale (PUI) et Solidarités International. Toutes ont une longue expérience de l’Afghanistan et respectent les principes humanitaires d’humanité, de neutralité, d’impartialité, d’indépendance et de transparence. Les secteurs couverts par l’ERM comprennent : les interventions monétaires ; l’eau, l’hygiène et l’assainissement ; la réduction du risque de désastre et la distribution d’abris ; la sécurité alimentaire et la nutrition.

« J’ai deux malades qui reposent sur mes épaules : ma vieille mère et ma fille malade. J’aimerais pouvoir passer de bons moments, avoir une vie remplie de joie, plus légère. Au moins ici, je suis au calme et rassurée. Mes enfants peuvent aller dehors sans crainte, et chercher du travail. Nous sommes en sécurité, et d’une certaine manière, cela me rend heureuse. » Sediqa (à droite), Herat, province de Herat.

« Ce sont des cartons d’emballage de jus de fruits que vous voyez sur le mur. Les gens riches les boivent. Nos enfants les récupèrent : nous les découpons pour les utiliser comme de petits rangements. » Tawarook, Chaghcharan, province de Ghôr.

Kadija et son cousin Mohamad, Herat, province de Herat.

Pour lire l’article en PDF, merci de nous contacter.
ISBN of the article (HTML): 978-2-37704-242-5

Revoir la Syrie

Agnès Varraine-Leca • Photographe

A. Varraine-Leca

Lorsque Agnès Varraine-Leca arrive au Liban, en janvier 2016, cinq années se sont déjà écoulées depuis le début de la guerre en Syrie. La moitié de la population syrienne a fui les bombardements et les combats : 6,6 millions de Syriens sont déplacés en Syrie et 4,6 millions (soit la population de l’Irlande) se sont réfugiés dans les pays de la région, jusqu’en Europe. Au Liban, ils représentent un tiers de la population. Depuis des mois, des années pour la plupart, ils sont bloqués dans le pays sans perspective de retour en Syrie, vivant dans des conditions toujours plus précaires. Un an plus tard, leur situation n’a guère changé. Quant à revoir la Syrie…

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Ni sains ni saufs : les enfants non-accompagnés dans le Nord de la France

Laurence Geai • Grand Reporter

laurence-geai

L. Geai

Dans la crise des réfugiés et des migrants en Europe, une personne sur trois en quête de refuge est un enfant. Parmi ces enfants, des mineurs non accompagnés(1)« Les mineurs non-accompagnés sont des enfants âgés de moins de 18 ans, qui ont été séparés de leurs deux parents et d’autres membres proches de leur famille, et ne sont pas pris en charge par un adulte investi de cette responsabilité par la loi ou la coutume », selon la définition du Conseil de l’Europe issue de la Recommandation CM/Rec(2007)9 du Comité des Ministres aux États membres sur les projets de vie en faveur des mineurs migrants non-accompagnés en date du 12 juillet 2007. http://infomie.net/spip.php?article189 . Aucun recensement exhaustif de ces enfants n’existe. De par leur grande mobilité, les chiffres évoluent constamment. On estime qu’ils sont en permanence environ 500, présents sur l’ensemble du littoral de la Manche depuis début 2016. Ces enfants fragiles ne sont pourtant pas protégés. Les réponses proposées par les pouvoirs publics en France sont limitées et inadaptées. Ils vivent ainsi dans des conditions indignes (manque de nourriture et d’accès à l’eau, déscolarisation). À la merci des passeurs et des adultes, ils sont exposés à des dangers permanents : accidents, blessures, violences dont des situations de violences sexuelles.

La photographe Laurence Geai s’est rendue à Calais entre février et mai 2016 et a enquêté dans le bidonville, auprès de ces jeunes isolés décidés à rejoindre l’Angleterre. Ses photographies nous engagent à reconnaître la rudesse de l’existence de ces enfants, les risques qu’ils encourent, et l’urgence à leur venir en aide. Elles nous rappellent que ce sont avant tout des enfants, et que la façon de les accueillir dans nos pays est une responsabilité partagée.

Son reportage, associé à l’enquête sociologique menée par l’association Trajectoires pour l’UNICEF France(2)Olivier Peyroux, Alexandre Le Clève et Evangéline Masson Diez, Ni sains ni saufs. Enquête sur les enfants non-accompagnés dans le Nord de la France, Unicef et Trajectoires, juin 2016,
https://www.unicef.fr/sites/default/files/atoms/files/ni-sains-ni-saufs_mna_france_2016_0.pdf
, entend documenter la situation de ces jeunes : les rendre visibles pour que cesse le déni et que soient adoptées des mesures appropriées à leur situation, à leur âge et à leur fragilité.

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1. « Les mineurs non-accompagnés sont des enfants âgés de moins de 18 ans, qui ont été séparés de leurs deux parents et d’autres membres proches de leur famille, et ne sont pas pris en charge par un adulte investi de cette responsabilité par la loi ou la coutume », selon la définition du Conseil de l’Europe issue de la Recommandation CM/Rec(2007)9 du Comité des Ministres aux États membres sur les projets de vie en faveur des mineurs migrants non-accompagnés en date du 12 juillet 2007. http://infomie.net/spip.php?article189
2. Olivier Peyroux, Alexandre Le Clève et Evangéline Masson Diez, Ni sains ni saufs. Enquête sur les enfants non-accompagnés dans le Nord de la France, Unicef et Trajectoires, juin 2016,
https://www.unicef.fr/sites/default/files/atoms/files/ni-sains-ni-saufs_mna_france_2016_0.pdf