Recherche et humanitaire : composer avec l’imprévisible, éviter les écueils

D. McLean

C. Jamet

Duncan McLean Chercheur à l’Unité de Recherche sur les Enjeux et Pratiques Humanitaires de Médecins Sans Frontières (UREPH) à Genève (Suisse)

Christine Jamet Directrice des opérations pour Médecins Sans Frontières – Suisse

Ouvrir ce dossier par un article concernant la place de la recherche au sein de Médecins Sans Frontières nous plonge d’entrée dans les tensions et dilemmes que génère la collaboration entre chercheurs et acteurs. Le fait que cette contribution soit produite par deux représentants des uns et des autres, le tout sur la base d’une approche réflexive menée avec certains de leurs collègues, offre d’entamer le dialogue.

Dans le domaine de l’assistance internationale, les visites non sollicitées de chercheurs, qu’ils soient envoyés par le siège de l’organisation ou par d’autres structures, génèrent depuis longtemps des perceptions opposées. Certaines visites seraient menées avec tact et auraient une incidence réellement bénéfique sur les opérations ; d’autres, hors de propos, devraient être tolérées (tant elles relèveraient davantage du « tourisme humanitaire ») ; et d’autres encore, les pires, auraient des effets d’autant plus dévastateurs qu’elles obligent les équipes à dépenser une énergie immense pour tenter d’en limiter les dégâts.

Les représentations erronées qui, dans le secteur humanitaire, peuvent entourer les activités orientées vers la recherche augmentent le risque de tomber dans l’une des caricatures décrites ci-dessus. Si elles sont vécues à des degrés divers par nombre d’acteurs de l’aide, tant locaux qu’internationaux, l’exemple de Médecins Sans Frontières (MSF) offre une illustration parlante des tensions sous-jacentes entre recherche et humanitaire qui ne sont pas toujours faciles à résoudre.

« L’approche par la professionnalisation permet de comprendre ce qui se passe à l’intérieur des organisations, sur le terrain comme dans les sièges. »

Commençons par évoquer un point de friction manifeste, qui peut être résumé ainsi : comment assurer la pertinence de la recherche, un processus bien souvent complexe et lent à mettre en place, dans un domaine qui, par essence, est orienté vers l’action et axé sur des résultats tangibles et souvent à court terme ? Cet article s’attache à comprendre cette tension, ainsi que d’autres points de friction similaires. Il a été décidé de manière délibérée d’adopter une approche réflexive, consistant essentiellement en des échanges informels entre collègues et l’expérience des auteurs de l’article(1)Sauf mention contraire, toutes les citations sont issues de discussions internes avec des collègues de MSF, principalement autour de ce qui constitue la recherche dans le secteur humanitaire, des défis qui y sont liés et des moyens d’améliorer cette collaboration. Les auteurs souhaitent remercier chaleureusement tous les répondants des opinions qu’ils ont librement partagées.. Le récit qui en découle s’articule autour de trois grands thèmes : les défis inhérents au rapprochement de la recherche et de l’humanitaire ; les différents résultats qui peuvent émerger ; et les éléments pratiques à garder à l’esprit lors de la mise en œuvre de projets de recherche.

Quelques brefs avertissements sont de mise. Au sein de MSF, la « recherche opérationnelle » désigne tout type de recherche, quelle que soit la méthodologie employée, « du moment que les résultats ont des implications pratiques et que nous nous concentrons sur les patients et les communautés(2)Médecins Sans Frontières – Suisse, « Politique de recherche opérationnelle », document interne, avril 2019. ». Toutefois, des thèmes de recherche plus larges, dont l’impact est indirect, sont également abordés. Il peut par exemple s’agir de considérations sur le système d’aide en lui-même, ou de sujets transversaux tels que la migration forcée ou les politiques sanitaires, qui ne répondent pas au critère « pratique » en tant que tel, mais n’en sont pas moins pertinents. Il convient également de mentionner d’emblée un parti pris évident : un article qui explore les défis liés aux questions de pertinence, rédigé en partie par un membre d’une unité de recherche intégrée à un centre opérationnel de MSF, ne remettra pas nécessairement en cause l’existence de cette unité, même si cette existence doit être régulièrement justifiée.

Un consensus accidentel ?

Que l’objet de l’attention soit la recherche opérationnelle ou des thèmes plus larges, il convient de définir en premier lieu ce que signifie la recherche dans le secteur de l’aide humanitaire. Think tanks et départements d’analyse s’intéressent depuis longtemps aux acteurs opérationnels, et le paysage humanitaire regorge d’initiatives de recherche.

C’est une tendance à laquelle MSF souscrit de manière incontestable, son modèle décentralisé de gouvernance ayant mené à la constitution de nombreux centres de réflexion dans l’ensemble du mouvement. Cependant, en dépit des désaccords houleux qui peuvent survenir en interne, les raisons d’être de ces centres sont remarquablement similaires. Inspirer « le débat et la réflexion critique sur les pratiques de terrain et le positionnement public » ou favoriser plus largement « la réflexion et le débat » sur une palette de thèmes humanitaires : les mots-clés ne varient guère(3)Centre de Réflexion sur l’Action et les Savoirs Humanitaires (CRASH), Médecins Sans Frontières – France, https://www.msf-crash.org/fr ; Département d’analyse de MSF, Médecins Sans Frontières – Belgique (en anglais), https://msf-analysis.org/about-us/. S’inscrivant directement dans cette lignée, le centre de réflexion de MSF – Suisse indique chercher à « améliorer la manière dont les projets MSF sont mis en place sur le terrain et à participer à la réflexion critique sur l’action humanitaire et médicale(4)Unité de Recherche sur les Enjeux et Pratiques Humanitaires (UREPH), Médecins Sans Frontières – Suisse, http://www.msf-ureph.ch/fr ».

Certains émettent des critiques teintées de cynisme, ce qui est compréhensible. Tous les membres de MSF ne considèrent pas l’organisation comme « un acteur crédible en termes de recherche(5)Une méprise compréhensible puisqu’il est indiqué dans le guide de MSF sur la recherche opérationnelle que l’organisation « n’est pas une institution de recherche ». Toutefois, le guide précise ensuite que « la position unique [de MSF] en tant que principal utilisateur des résultats de la recherche, ainsi qu’en tant qu’acteur de sa mise en place et de son financement, implique de veiller à ce que les questions les plus pertinentes soient posées et traitées de la meilleure façon possible, avec une utilisation rationnelle des ressources ». Médecins Sans Frontières – Suisse, « Politique de recherche opérationnelle »…, op. cit. », étant sous-entendu que c’est ailleurs que réside sa crédibilité. À l’inverse, les réflexions plus larges n’ont pas échappé à la « surspécialisation » du secteur humanitaire. Pour les personnes à la tête des opérations de terrain, « l’analyse quotidienne ne constitue pas de la recherche, mais fait au contraire partie intégrante de la description de poste ».

Néanmoins, il est souvent admis que les pressions découlant de l’exigence de remplir la mission sociale peuvent mener à « une frustration liée au fait de n’avoir jamais le temps d’aller plus loin », ou encore que « la capacité de réflexion n’est pas un luxe ». Il est ainsi sous-entendu qu’il serait nécessaire de prendre du recul par rapport aux « positions réactives et de prendre de la distance, ou de mettre les choses en perspective ». Les mots tendance comme « réflexion critique » et « débat » perdent de leur banalité.

Le consensus accidentel sur le rôle que peut jouer la recherche dans le secteur humanitaire commence à s’étioler lorsque l’on cherche à convenir d’une définition précise. Pour les membres de MSF, il est souvent fait référence à la recherche opérationnelle, décrite parfois – ainsi que nous l’avons souligné – comme « tout type de recherche visant à bénéficier à une population ». Plus largement encore, la recherche a pu être considérée comme incluant « tout ce qui implique la génération de savoirs au-delà du travail quotidien : si l’objectif est la diffusion, cela devient de la recherche, qu’elle soit quantitative, qualitative ou clinique ». Concrètement, cela signifie que la recherche doit se fonder sur « les difficultés réelles rencontrées dans le cadre de notre programmation », qu’elle soit contextuelle (environnement, sécurité), structurelle (organisation, ressources) ou, comme ici, opérationnelle (choix, contraintes). Pour certains, « n’importe quelle personne (qui traite de ces aspects) peut être un chercheur ».

Si cette affirmation peut sembler excessivement généreuse, les réponses dans leur ensemble constituent un point de départ utile lorsque l’on cherche à combler l’écart entre les particularités de la recherche du secteur humanitaire et les productions traditionnellement associées au monde universitaire. Ces dernières incluent de nombreux éléments mentionnés précédemment : la collecte et l’analyse d’informations dans l’objectif de renforcer les savoirs ou la compréhension. Il serait certainement utile d’ajouter une certaine forme de méthodologie crédible ou identifiable, mais aussi, tout du moins en ce qui concerne MSF, une raison d’être qui est directement ou indirectement au bénéfice des populations soutenues.

Des défis familiers

L’analyse réflexive mentionnée au début de cet article n’avait en aucun cas vocation à être représentative de l’environnement humanitaire plus large. Les réponses ont néanmoins été révélatrices de tendances dépassant certainement le cas de MSF, particulièrement en ce qui concerne l’identification des défis courants d’une collaboration efficace entre la recherche et l’humanitaire.

Le principal aspect mis en avant parmi les opinions exprimées concerne les problèmes de compréhension autour de l’objectif. « Traduire la recherche en pratique tout en intégrant les résultats à l’action humanitaire » n’est pas chose aisée, et la « valeur ajoutée » n’est pas toujours évidente à percevoir. Si l’impact potentiel n’est pas clair ou simplement difficile à expliquer, des doutes sur le public qui bénéficie en réalité de la recherche peuvent émerger. Puisque l’on cherche ostensiblement à servir « les populations et les professionnels de première ligne », les perceptions d’« intérêt individuel ou d’objectif académique pur » sont peu susceptibles de faciliter le processus.

« Le comblement de cette divergence “temporelle”, ou tout du moins son atténuation, surtout pour une or-ganisation à la “culture axée sur les résultats”, constitue un obstacle perpétuel. »

La « divergence des rythmes entre celui de la recherche et celui de l’action humanitaire » est extrêmement importante, y compris ce qui a été décrit comme « des attentes de données chiffrées immédiates et quantifiables incompatibles avec les études qualitatives à long terme ». Le défi s’exprime également dans des termes plus pratiques. Il est sans nul doute difficile de prioriser les ressources consacrées à la recherche au cours d’une urgence tout en maintenant des exigences de « rigueur et de qualité ». Mais si l’impact est perçu comme contestable, avec une visibilité limitée concernant la durée, les préparations nécessaires sur le terrain ne seront guère renforcées. Le comblement de cette divergence « temporelle », ou tout du moins son atténuation, surtout pour une organisation à la « culture axée sur les résultats », constitue un obstacle perpétuel.

Les défis administratifs gagnent par ailleurs en importance, même si les raisons sont valables, « la protection des données, les aspects juridiques, les comités d’examen éthiques, sur site comme externes, rendant les initiatives de recherche plus complexes à mettre en œuvre en termes de préparation ». Le fait que les gouvernements sont plus centraux et nécessitent une implication, y compris souvent une forme de partenariat, est nécessairement chronophage et potentiellement délicat ; une situation encore complexifiée si les partenaires sont antagonistes et si les résultats ont le « potentiel d’aller à l’encontre des récits dominants ». Dans des contextes où les structures de pouvoir autoritaires ou répressives font déjà preuve de suspicion ou d’hostilité à l’égard des acteurs humanitaires, les accès et autorisations seront probablement plus délicats à obtenir.

En raison des éléments cités ci-dessus, c’est principalement au chercheur qu’il incombe de s’adapter aux contraintes du terrain, tout en étant confronté à des priorités opérationnelles régulièrement adaptées aux évolutions du contexte et des besoins. Le « manque d’engagement à long terme » de la part de l’organisation pour la durée du projet de recherche a également été signalé comme un point difficile. Cela peut être amplifié par « l’inévitable renouvellement du personnel sur le terrain », qui rend les projets de recherche difficiles à maintenir sur le long terme. Une problématique de recherche claire et pertinente peut atténuer en partie ce risque, mais ne suffit pas pour l’éliminer complètement, surtout quand elle est associée à des questionnements sur les objectifs et la durée dans un environnement potentiellement bloquant.

Quelques illustrations concrètes

Gardant à l’esprit les défis décrits ci-dessus, un échantillon des travaux de recherche de l’un des auteurs, principalement par le biais de MSF, offre une illustration à la fois des résultats positifs et négatifs. Une analyse de l’accès aux soins de santé des travailleurs migrants originaires du Myanmar en Thaïlande au début des années 2000 a mis en lumière une marginalisation économique et une discrimination ouverte, ce qui était loin d’être une découverte, mais a aussi montré que leurs besoins médicaux étaient très éloignés du seuil fixé par MSF pour l’intervention d’urgence. Des travaux de recherche internes similaires portant sur les stratégies de négociation vis-à-vis des insurgés maoïstes au cours de la guerre civile népalaise ont mis en avant le peu d’influence (et donc sans doute d’importance) qu’avait MSF dans l’amélioration des conditions d’accès. Dans les deux cas, le résultat de la recherche a été au mieux modérément informatif, et l’impact sur la population dans le besoin superflu(6)Documents internes (en anglais) de Médecins Sans Frontières : “Burmese migrant workers in Thailand: a situation analysis”, September 2003 ; et “The Nepalese civil war: a background analysis”, September 2004..

Étudier de manière approfondie « l’impact de la violence sur les services médicaux et humanitaires dans le Nord-Kivu » semblait aussi constituer un objectif de recherche relativement clair, pertinent, surtout compte tenu de la confusion potentielle entre les mandats de maintien de la paix et humanitaires. En pratique, et plus proche du terrain, l’objectif a progressivement été masqué par la réalité quotidienne. Aux yeux de près de l’ensemble des interlocuteurs, la persistance des crimes violents et l’effondrement de l’État étaient manifestes, nécessitant de la part des organismes d’aide qu’ils fonctionnent « avec les mêmes contraintes, et (qu’ils) courent les mêmes risques, que ceux auxquels la population était soumise(7)Duncan McLean, “Violence and its humanitarian Impact: The case of Kivu”, MSF Analysis, Reflections on Humanitarian Action, 16 January 2017, https://msf-analysis.org/violence-humanitarian-impact-case-kivu ».

La publication représentant le moyen le plus évident de diffuser les travaux de recherche au-delà du public interne, les problèmes inhérents de temporalité susmentionnés entre la recherche et l’action humanitaire s’accentuent encore davantage en cas de processus de rédaction rigoureux et d’approbations par comité de lecture, souvent longues. Les tentatives de mettre en lumière le risque d’émeutes civiles et de potentiel retour au conflit en Afrique de l’Ouest au sommet de l’épidémie d’Ebola au milieu de l’année 2014 ont révélé, à l’opposé, un arsenal d’outils de santé publique pouvant potentiellement être « utilisés à mauvais escient à des fins de bénéfice politique » et solidifier la position de l’élite au pouvoir. Des informations potentiellement utiles au moment des recherches, mais qui étaient de notoriété publique lors de la publication fin 2015(8)“The politics behind the Ebola crisis”, International Crisis Group, Africa Report No. 232, 28 October 2015..

Étant donné que les recherches se fondaient principalement sur les archives antérieures à 1975 détenues par le Comité international de la Croix-Rouge, les restrictions administratives n’ont pas constitué un problème lors de l’étude historique du discours des auteurs d’attaques en temps de guerre contre les structures médicales. La question de la pertinence vis-à-vis des opérations de terrain n’a pas non plus eu besoin d’être posée, et la longueur du processus de publication, qui n’a représenté qu’un inconvénient mineur, n’a eu que peu d’impact sur les conclusions(9)Duncan McLean, “Medical care in armed conflict: Perpetrator discourse in historical perspective”, International Review of the Red Cross, 101(911), 2019, p.771-803.. Mener des recherches similaires sur des événements contemporains exposerait toutefois les chercheurs à des contraintes de taille. Les autorités syriennes ou yéménites, notamment, accueilleraient vraisemblablement avec peu d’enthousiasme une exploration détaillée et basée sur le terrain des raisons ayant mené au choix de prendre pour cible les hôpitaux dans leurs conflits respectifs.

Même en disposant d’un cadre de recherche solidement conçu, de personnel ou d’ex-personnel de terrain réceptif et de peu d’obstacles dans l’accès aux sources primaires, l’engagement à long terme dans les initiatives de recherche peut être soumis à des fluctuations, parfois de manière inévitable. Lors du compte rendu des négociations visant à faire libérer Arjan Erkel de ses ravisseurs au Daguestan, l’analyse a été saturée par les multiples opinions et analyses antérieures, surtout celles ayant émergé après des batailles juridiques éminemment publiques(10)Duncan McLean, « Le théâtre d’ombres des kidnappings. L’affaire Arjan Erkel », in Michaël Neuman et Fabrice Weissman (dir.), Secourir sans périr : la sécurité humanitaire à l’ère de la gestion des risques, CNRS Éditions, 2016, p. 221-251.. Au mieux, les bénéfices peuvent se limiter à la réflexion future sur la gestion des incidents critiques, si tant est qu’une volonté soit présente.

Quelques suggestions pratiques

L’objectif de l’étude ci-dessus n’est en aucun cas de formuler un constat d’échec au sujet des articles mentionnés, mais plutôt de mettre en évidence que parmi la multiplicité de défis qui se posent lorsqu’on tente de rapprocher la recherche et l’humanitaire, de nombreux écueils sont aussi évitables que difficiles à prévoir. Les éléments soulignés – clarté de l’objectif, caractère opportun dans le temps, contraintes administratives et engagement à long terme – ne constituent qu’une partie de la liste d’éléments à prendre en considération. De fait, les tentatives de transformer une vue d’ensemble largement théorique de la souveraineté étatique, publiée dans cette revue, en un article de recherche de terrain pertinent ont été confrontées aux défis décrits ci-avant de manière simultanée(11)Duncan McLean, « Les conséquences humanitaires d’une réaffirmation de la souveraineté de l’État », Alternatives Humanitaires, n° 9, novembre 2018, p. 38-50, https://alternatives-humanitaires.org/fr/2018/11/13/les-consequences-humanitaires-dune-reaffirmation-de-la-souverainete-de-letat.

À l’avenir, un certain nombre d’éléments pourraient, a minima, réduire les problèmes de compréhension dus aux acteurs des deux domaines et, au mieux, renforcer la collaboration entre ce qui a été justement décrit comme deux mondes dont les frontières sont « poreuses(12)Appel à contributions « Recherche et humanitaire : les défis d’une collaboration », Alternatives Humanitaires, 20 janvier 2021, https://alternatives-humanitaires.org/fr/2021/01/20/appel-a-contributions-pour-le-n17-dalternatives-humanitaires ». Les suggestions pratiques qui suivent ont principalement été formulées par les personnes à la tête des opérations humanitaires, qui sont toutefois convaincues que la recherche de terrain peut jouer un rôle constructif dans l’amélioration de la compréhension des contextes dans lesquels l’aide s’inscrit et, en fin de compte, de la qualité de l’assistance fournie :

La préparation est essentielle dans la création de passerelles entre le micro et le macro. Il faut faire en sorte que les questions abordées aient le potentiel de « bénéficier à la population et non seulement au chercheur ». Cela inclut la « participation active » à la définition des objectifs, ainsi que leur « communication et diffusion » en fin de processus. Le message qui sous-tend cette idée est que l’objet de la recherche actuelle sera peut-être utile aux opérations humanitaires futures, « un lien fondamental qu’il est indispensable que les acteurs connaissent et comprennent ».

Les priorités, si elles ne sont pas irréconciliables, diffèrent néanmoins. Bien que la préparation inclue « d’obtenir l’adhésion du terrain », il est important de se souvenir que lorsque des données sont collectées et des entretiens menés, « il ne s’agit probablement pas d’une priorité pour tout le monde ». L’image quelque peu faussée et dépassée d’un « chercheur derrière un questionnaire ou un ordinateur qui analyse des données dans un bureau climatisé » doit être évitée. Le maintien d’un lien avec les personnes chargées des opérations au quotidien permet également de « bénéficier d’un rappel à la réalité, et incontestablement d’améliorer la mise en œuvre de la recherche ».

La diplomatie interne est essentielle, la diplomatie externe l’est encore davantage. La bureaucratie, les validations et les considérations éthiques (y compris les comités d’examen éthiques internes et nationaux, ainsi que les problématiques de protection des données) ne doivent pas être sous-estimées. Les obstacles peuvent se cumuler les uns aux autres si les autorités font potentiellement preuve d’hostilité à l’égard de votre présence. Si prendre le temps de formuler des objectifs n’est pas de nature à accélérer le processus de recherche dans ses prémisses, cela réduira les risques aux étapes suivantes.

Les résultats « doivent s’accompagner de recommandations et d’un objectif pratique ». Il peut s’agit de résultats modestes tels que le renforcement des savoirs et de la compréhension internes, ou de plus grande envergure tels que des modifications de la politique ou de la pratique. Quoi qu’il en soit, « le réalisme et la transparence des attentes seront appréciés ».

Un aspect directement lié aux résultats est la reconnaissance du public ciblé. Les opérations de terrain doivent avant tout se préoccuper des bénéfices pour la population et la programmation, mais les impacts indirects qui concernent « les décisionnaires domestiques et internationaux, les donateurs, les belligérants, etc. » sont tout aussi pertinents et doivent être décrits en tant que tels.

Les caractérisations formelles de la recherche mises à part, cet article plaide en faveur de l’adoption d’une définition large dans le cadre du secteur humanitaire. Les tentatives de générer de la compréhension et du savoir constituent un minimum, associées à une méthodologie dont la complexité peut être réajustée en fonction des moyens finaux de diffusion. Par ailleurs, pratiquement tous les centres de réflexion de MSF semblent disposés à signaler que provoquer le débat et l’analyse critique tient un rôle essentiel. Et comme les professionnels de l’action humanitaire sont susceptibles de le remarquer, cela peut avoir un impact direct, ou a minima indirect, sur le soutien fourni.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs et ne représentent en aucune manière l’organisation à laquelle ils appartiennent.

Traduit de l’anglais par Anna Brun

Biographies

 

Ducan McLean Après avoir occupé plusieurs postes de coordination pour les opérations de Médecins Sans Frontières dans de nombreux pays, il est actuellement chercheur senior à l’Unité de Recherche sur les Enjeux et Pratiques Humanitaires (UREPH) de MSF à Genève. Duncan a donné des conférences sur l’histoire du colonialisme et l’épidémiologie, et fait partie du comité de rédaction de la revue Journal of Humanitarian Affairs.

Christine Jamet • Infirmière de formation, Christine a commencé à travailler dans le secteur humanitaire en 1997, rejoignant Médecins Sans Frontières en 2000. Elle a depuis supervisé un portefeuille varié de projets médicaux à la fois sur le terrain et au siège, et est actuellement directrice des opérations de MSF – Suisse.

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ISBN de l’article (HTML) : 978-2-37704-815-1

References
1 Sauf mention contraire, toutes les citations sont issues de discussions internes avec des collègues de MSF, principalement autour de ce qui constitue la recherche dans le secteur humanitaire, des défis qui y sont liés et des moyens d’améliorer cette collaboration. Les auteurs souhaitent remercier chaleureusement tous les répondants des opinions qu’ils ont librement partagées.
2 Médecins Sans Frontières – Suisse, « Politique de recherche opérationnelle », document interne, avril 2019.
3 Centre de Réflexion sur l’Action et les Savoirs Humanitaires (CRASH), Médecins Sans Frontières – France, https://www.msf-crash.org/fr ; Département d’analyse de MSF, Médecins Sans Frontières – Belgique (en anglais), https://msf-analysis.org/about-us/
4 Unité de Recherche sur les Enjeux et Pratiques Humanitaires (UREPH), Médecins Sans Frontières – Suisse, http://www.msf-ureph.ch/fr
5 Une méprise compréhensible puisqu’il est indiqué dans le guide de MSF sur la recherche opérationnelle que l’organisation « n’est pas une institution de recherche ». Toutefois, le guide précise ensuite que « la position unique [de MSF] en tant que principal utilisateur des résultats de la recherche, ainsi qu’en tant qu’acteur de sa mise en place et de son financement, implique de veiller à ce que les questions les plus pertinentes soient posées et traitées de la meilleure façon possible, avec une utilisation rationnelle des ressources ». Médecins Sans Frontières – Suisse, « Politique de recherche opérationnelle »…, op. cit.
6 Documents internes (en anglais) de Médecins Sans Frontières : “Burmese migrant workers in Thailand: a situation analysis”, September 2003 ; et “The Nepalese civil war: a background analysis”, September 2004.
7 Duncan McLean, “Violence and its humanitarian Impact: The case of Kivu”, MSF Analysis, Reflections on Humanitarian Action, 16 January 2017, https://msf-analysis.org/violence-humanitarian-impact-case-kivu
8 “The politics behind the Ebola crisis”, International Crisis Group, Africa Report No. 232, 28 October 2015.
9 Duncan McLean, “Medical care in armed conflict: Perpetrator discourse in historical perspective”, International Review of the Red Cross, 101(911), 2019, p.771-803.
10 Duncan McLean, « Le théâtre d’ombres des kidnappings. L’affaire Arjan Erkel », in Michaël Neuman et Fabrice Weissman (dir.), Secourir sans périr : la sécurité humanitaire à l’ère de la gestion des risques, CNRS Éditions, 2016, p. 221-251.
11 Duncan McLean, « Les conséquences humanitaires d’une réaffirmation de la souveraineté de l’État », Alternatives Humanitaires, n° 9, novembre 2018, p. 38-50, https://alternatives-humanitaires.org/fr/2018/11/13/les-consequences-humanitaires-dune-reaffirmation-de-la-souverainete-de-letat
12 Appel à contributions « Recherche et humanitaire : les défis d’une collaboration », Alternatives Humanitaires, 20 janvier 2021, https://alternatives-humanitaires.org/fr/2021/01/20/appel-a-contributions-pour-le-n17-dalternatives-humanitaires