Appel à contributions pour le N°19 d’Alternatives Humanitaires

Dans la perspective de son 19e numéro à paraître en mars 2022, la revue Alternatives Humanitaires lance un appel à contributions pour son dossier qui sera consacré au thème dont le titre provisoire est « La place de l’enfant dans l’action et la communication humanitaires : sortir de l’enfance icône ». Si vous êtes intervenant, chercheur ou observateur du milieu humanitaire international, et souhaitez soumettre un projet d’article sur ce thème, merci d’adresser un résumé de votre problématique et un plan provisoire (2 pages maximum) à l’adresse mail suivante avant le 20 décembre 2021 : contact@alternatives-humanitaires.org. Une réponse vous sera adressée le 24 décembre 2021 au plus tard.

L’article final devra être rendu avant le 31 janvier 2022, le calibrage moyen se situant aux alentours de 15 000 signes, espaces compris (soit 2 400 mots environ). Six ou sept articles environ seront retenus dans le cadre de ce dossier.

Pour chaque numéro, nous étudions également les projets d’articles portant sur des thématiques en relation avec l’action humanitaire autres que celle du dossier, et qui trouvent place dans les rubriques « Perspectives », « Transitions », « Innovations », « Éthique », « Reportage » ou « Tribune ». Nous vous invitons à nous faire parvenir vos propositions.

La place de l’enfant dans l’action et la communication humanitaires :
sortir de l’enfance icône

Un dossier/Focus copiloté par Valérie Gorin, chargée de cours et chercheuse au Centre d’Études Humanitaires Genève (Université de Genève et Institut des Hautes Études Internationales et du Développement),
et Boris Martin, rédacteur en chef d’
Alternatives Humanitaires

Le 23 février 1923 était adoptée à Genève la première déclaration des droits de l’enfant. Sous l’égide de l’Union internationale de secours aux enfants, elle consacrait un mouvement international lancé au sortir du premier conflit mondial et s’étendant des larges opérations d’ouverture de cantines à l’expansion du marché du lait en poudre, en passant par la mobilisation transnationale pour limiter le travail des enfants. Presqu’un siècle plus tard, l’image de l’enfant domine largement la communication des organisations humanitaires, qui s’appuient largement sur la figure de l’enfant innocent, affamé ou blessé pour lever des fonds. Ce faisant, elles proposent souvent une vision réductrice entre l’image d’une enfance idéale et d’une enfance martyre, une figure-icône en somme.

Si cette prédominance est critiquée depuis longtemps, dans les faits elle ne se tarit pas, sans parler des dérives notoires auxquelles la figure de l’enfance en danger a donné lieu, depuis le scandale des enfants volés au Tchad par les membres de l’Arche de Zoé en 2007 jusqu’au commerce des faux orphelinats au Népal, apparus à la suite du tremblement de terre de 2015 dans la lignée du juteux business du « volontourisme ».

L’utilisation de l’iconographie de l’enfance dans l’humanitaire a déjà fait l’objet de nombreux travaux ces vingt dernières années, mais les écueils récurrents qu’elle suscite aujourd’hui face à de multiples enjeux humanitaires méritent que l’on renouvèle le questionnement. La récupération de l’enfance-martyre comme figure-écran de la géopolitique compassionnelle s’est en effet accrue ces dernières années à la faveur de nombreux cas sur-médiatisés par les réseaux sociaux. La photographie d’Alan Kurdi, l’enfant kurde retrouvé mort sur une plage turque en septembre 2015 (dont la photographie fut relayée sur Twitter par le directeur des urgences de Human Rights Watch), en reste l’exemple le plus frappant, suscitant depuis de nombreuses répliques par des acteurs aux motivations diverses. On pense par exemple aux cas controversés d’Omran Daqneesh, jeune garçon syrien dont le visage ensanglanté dans une ambulance sera diffusé par des photographes locaux en août 2016, ou encore du cliché mettant en scène le président turc Erdogan avec Bana Al-Abed, une Syrienne de 7 ans qui racontait la guerre depuis Alep avant d’être évacuée par la Turquie en décembre 2016. Ce sont là deux cas médiatiques où l’image de l’enfance en danger – répercutée à satiété par les réseaux sociaux – a été instrumentalisée au profit d’un régime politique directement impliqué dans le conflit armé syrien.

L’utilisation de l’enfance-image a pourtant mené les organisations humanitaires à développer ou remanier des codes de conduite éthique afin de prendre en compte la sur-représentation des enfants dans les appels humanitaires, en soulevant notamment la question du consentement et de la responsabilisation. Par ailleurs, de multiples secteurs de l’aide internationale prennent en considération l’identité, l’autonomie et la participation des jeunes bénéficiaires. On voit ainsi fleurir de nombreux projets en réduction des risques naturels, démobilisation et désarmement post-conflit qui incluent une démarche active des enfants, depuis les évaluations des besoins à la mise en place d’activités spécifiques dans des espaces adaptés aux plus jeunes.

Cette évolution salutaire est-elle pour autant à la mesure des changements sociaux, législatifs et affectifs qui s’opèrent dans d’autres secteurs de la vie sociale, comme l’éducation, les soins ou le milieu familial, et témoignent de nouvelles sensibilités et représentations de l’enfant ? En creux, cette mutation globale questionne ce que l’on observe encore trop souvent dans l’humanitaire : une survalorisation de l’enfant perçu comme une figure d’altérité et réduit à une vision victimaire et protectrice héritée du xixe siècle, au détriment d’une représentation plus réaliste de l’enfant comme être pensant et actif, avec toute la considération nécessaire pour les contraintes inhérentes à sa condition évidemment. Ce fût une volonté prise au sérieux dans la Convention des droits de l’enfant adoptée par l’ONU en 1989, qui reconnaissait une autonomie et le droit d’expression à l’enfance, mais qui peine à s’imposer dans des manières renouvelées d’envisager l’enfance en souffrance ou l’enfance combattante. Que l’on songe à la question des enfants-soldats, dont l’image est encore largement réduite à celle des garçons combattants et des filles transformées en esclaves sexuelles, alors que la réalité est plus complexe, de même que la réintégration des enfants au sein des communautés concernées. Il en va de même de l’action des ONG en faveur de la déradicalisation des enfants soldats de l’État islamique ou des enfants de djihadistes, retenus prisonniers en Iraq ou en Syrie, qui reste timide et peu discutée. Citons également les programmes d’aide portant sur les violences sexistes et sexuelles, qui bénéficient ces dernières années d’une large exposition, quand bien même ils visibilisent en priorité les femmes comme victimes d’abus, au détriment des enfants. Les organisations humanitaires restent en effet plus discrètes pour évoquer directement l’exploitation sexuelle des enfants, ou les abus commis par certains de leurs personnels, et cela alors que les dénonciations de pédophilie se multiplient dans les milieux catholiques, comme en témoigne le dernier rapport de la Commission Sauvé en France.

Ce nouveau dossier de la revue se donne comme objectif de faire le point sur ce qu’est devenu la figure de l’enfance dans l’humanitaire aujourd’hui, en proposant de dépasser la question de l’enfant comme image pour aborder les enjeux évoqués ci-dessus : dans quelle mesure l’élévation de l’enfant au rang d’icône ne dessert-elle pas le projet humanitaire ? Comment sortir des attributs classiques de l’enfance en danger (innocence, déresponsabilisation) pour explorer et valoriser une enfance participative et résiliente ? Comment dépasser les tabous liés à la vision classique de l’enfance idéalisée ?